Dans les mots de… Pa­trick Poivre d’Ar­vor

Le Télégramme - Lorient - - Annonces Officielles -

Charles perd sa mère à 12 ans. Sur son lit de mort, elle lui ré­vèle que son vrai père est un ac­teur connu. L’ado­les­cent part à la re­cherche de ses ra­cines, et re­monte jus­qu’en Al­gé­rie, dans les an­nées 1940. Voi­ci un ex­trait de « La Ven­geance du loup », le nou­veau ro­man de PPDA.

Si l’en­ve­loppe avait per­du le par­fum de sa mère, la lettre en avait gar­dé quelques ef­fluves et le coeur de Charles en fut cha­vi­ré. De­puis l’en­ter­re­ment, il était ha­bi­té par une ob­ses­sion mor­bide. Il ima­gi­nait le corps de sa mère se dé­com­po­sant len­te­ment. L’image de la cor­rup­tion de ce ca­davre, pour lui qui n’en avait ja­mais vu, le pour­sui­vait avec in­sis­tance, sur­tout pen­dant les nuits où le som­meil l’aban­don­nait. Ces quelques ex­ha­lai­sons de Vol de nuit de Guer­lain lui ren­dirent la mé­moire d’une femme vi­vante, vi­re­vol­tante, in­dis­pen­sable. Il fer­ma les yeux et se sou­vint des jours heu­reux. Il pleu­ra, peu­têtre de bon­heur ; c’était la pre­mière fois qu’il se lais­sait ain­si al­ler de­puis la mort de sa mère. Quand il se re­prit, il dé­plia la feuille que conte­nait l’en­ve­loppe et lut :

« Mon fils ché­ri, J’es­père que notre conver­sa­tion d’hier ne t’a pas trop éprou­vé. Puisque j’ap­pro­chais du terme qui nous at­tend tous, j’ai pré­fé­ré être hon­nête avec toi car tu es un gar­çon droit et j’ai­me­rais que tu cultives cette ver­tu ton exis­tence du­rant. Je t’ai ra­con­té le par­cours d’une femme qui a pas­sion­né­ment ai­mé la vie et qui sou­haite pro­fon­dé­ment que tu écoutes à ton tour les élans de ton coeur. Tu es beau­coup plus ré­flé­chi que moi, tu as ton monde in­té­rieur qui n’est pas le mien, trop fre­la­té sans doute à tes yeux, su­per­fi­ciel di­rait ton père, mais qui m’a per­mis de dé­vo­rer la vie. Toi, tu ne t’at­tar­de­ras peut-être pas à ces plai­sirs-là, mais je sens d’ins­tinct que tu iras loin. Je sais l’am­bi­tion qui te dé­vore, il n’est qu’à voir les livres que tu lis, mais je de­vine aus­si tes doutes quant à la pos­si­bi­li­té de voir tes rêves se réa­li­ser. Or, tu es for­mi­da­ble­ment ar­mé pour af­fron­ter l’exis­tence. Tu es ti­mide bien sûr, de ce point de vue on ne se res­semble pas, mais sache que c’est loin d’être un dé­faut. Bien au contraire, on va t’ai­mer pour ce­la. Plus tard les femmes vont se battre pour t’ai­der à prendre confiance en toi, et ce re­cul que tu as sur toute chose, sur tout être, va te per­mettre d’avan­cer beau­coup plus vite que le com­mun des mor­tels.

Tu te de­man­de­ras un jour d’où te vient cette belle am­bi­tion qui te condui­ra si loin et si haut. Je t’ai dé­jà dit qu’elle ne pou­vait ve­nir de moi. Je n’ai pas à le re­gret­ter, tel était mon che­min. Tu la dois à ce père que tu ne connais pas et qui ne te connaît pas. Je te de­vais cette ré­vé­la­tion hier et je te dois main­te­nant son nom, juste pour que tu saches, pas pour te de­man­der de prendre contact avec lui, ce se­ra à toi de dé­ci­der, mais pour avoir la conscience tran­quille au mo­ment de quit­ter ce monde. Je ne crois pas en Dieu, tu le sais, il y a donc peu de chances qu’on se re­trouve dans un im­pro­bable au-de­là, mais si par mi­racle il exis­tait, je se­rais la plus heu­reuse des mères. Tu es la plus belle chose qui me soit ar­ri­vée. Je t’aime Ta ma­man »

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