Groen­land. Du kayak au mi­lieu des glaces

En juillet der­nier, quatre kaya­kistes, dont deux Bre­tons, ont na­vi­gué en baie de Dis­ko, le long de la côte Ouest du Groen­land. Un pé­riple gui­dé par le chant de la glace.

Le Télégramme - Loudéac - Rostrenen - - VOYAGE - Na­tha­lie Ker­mor­vant

« À par­tir d’ici, vous ne vous ar­rê­tez plus, vous ne par­lez plus. J’ai be­soin de mes oreilles », an­nonce Yann Le­moine. Les trois kaya­kistes suivent son sillage, sans mot dire, at­ten­tifs, quelque peu an­gois­sés. Dans un si­lence que ne trouble que le glis­se­ment de la pa­gaie dans l’eau, le groupe s’avance dans le ci­me­tière d’ice­bergs, si­tué avant la com­mune de Sa­qaq.

Voi­là six jours qu’en ce mois de juillet 2018, Yann Le­moine, guide kaya­kiste bre­ton, em­mène ses trois com­pa­gnons de bi­vouac - deux femmes et un homme, tous avec ex­pé­rience de l’Arc­tique - dans un raid sur la côte Ouest du Groen­land. Une aven­ture qui leur a per­mis de ral­lier Ilul­lis­sat à Uum­man­naq, soit 400 km qua­torze jours. Sa­voir écou­ter la glace

Yann Le­moine tend l’oreille. Aux aguets du moindre mur­mure, d’un gron­de­ment, signe avant-cou­reur d’une ca­tas­trophe. Dans ce ci­me­tière, viennent s’échouer de vieux ice­bergs por­tés par les cou­rants jus­qu’à ses eaux peu pro­fondes. Fon­dant pe­tit à pe­tit, fra­gi­li­sés, ils de­viennent d’au­tant plus dan­ge­reux et peuvent se cas­ser ou se re­tour­ner à tout ins­tant. Très proches les uns des autres, ils n’au­to­risent au­cune ré­chappe aux kaya­kistes. Ces der­niers ne traînent pas et, en sou­plesse, s’ex­traient du la­by­rinthe.

Se ba­la­der au mi­lieu des gla­çons ne s’im­pro­vise pas. La glace peut être im­pla­cable, mais elle pré­vient. Seule l’ex­pé­rience compte. Ici, point de ban- quise. L’été, l’eau est libre, mais par­se­mée d’ice­bergs de toutes tailles, vê­lés par les gla­ciers. Cette an­née, sans doute en rai­son du dé­rè­gle­ment cli­ma­tique, les ice­bergs sont très nom­breux. Ce constat peut sem­bler pa­ra­doxal. Le gla­cier Ilul­lis­sat a re­cu­lé de plus de quinze ki­lo­mètres en vingt ans. Chaque an­née, de plus en plus de glace se dé­tache, créant des ice­bergs géants. Ces der­niers dé­rivent jusque dans la baie de Dis­ko, où ils se dis­loquent en des cen­taines de gla­çons plus ou moins gros. Gar­der ses dis­tances

« Pom ! » Coup de fu­sil ? Orage ? La dé­to­na­tion sur­prend les kaya­kistes alors qu’ils sla­loment tran­quille­ment entre les gla­çons, non loin d’Ilul­lis­sat, qu’ils viennent de quit­ter. Un ice­berg craque, une par­tie s’ef­fondre dans l’eau avec fra­cas.

Les kaya­kistes vivent au rythme de la glace. Ils s’amusent des pe­tits blocs échoués sur le ri­vage, rê­vassent de­vant ces ice­bergs, bleu­tés, à la sur­face lisse, qui fondent dans un lent goutte à goutte. Mieux vaut gar­der une dis­tance de plu­sieurs cen­taines de mètres. Si ces ca­thé­drales se brisent ou se re­tournent, la vague qu’elles gé­nèrent peut de­ve­nir mor­telle!

Si im­pres­sion­nante qu’elle peut être, la glace est éton­nante. Les quatre na­vi­ga­teurs ont la sur­prise de dé­cou­vrir son chant. Poé­tique mé­lange entre une fine pluie, du pa­pier-bulle dont on pince les al­véoles, et le cla­po­tis vi­vi­fiant d’un ruis­seau, le chant de la glace naît de la fonte des ice­bergs. Des mil­liers de bulles d’air éclatent, créant cette mé­lo­die qu’on écoute avec dé­lice. Là com­mence l’en­voû­te­ment.

Pho­to Na­tha­lie Ker­mor­vant

Peu avant d'ar­ri­ver à Sa­qaq, dans l'Ouest du Groen­land, les kaya­kistes doivent tra­ver­ser un ci­me­tière à ice­bergs. Ces der­niers se touchent presque. L'am­biance est à la fois ma­gique et in­quié­tante.

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