Ci­velles. Un « tra­fic in­ter­na­tio­nal » ju­gé à Nantes

Le Télégramme - Loudéac - Rostrenen - - BRETAGNE -

Ci­velle, pi­bale… Peu im­porte le nom don­né aux ale­vins d’an­guille, es­pèce pro­té­gée par la conven­tion de Wa­shing­ton. Ce n’est pas une que­relle sé­man­tique qui vaut à neuf pê­cheurs et ma­reyeurs de com­pa­raître de­puis mer­cre­di de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nantes. Mais un « tra­fic in­ter­na­tio­nal » à plu­sieurs mil­liards d’eu­ros entre l’Eu­rope et les mar­chés asia­tiques au­tour de ces jeunes an­guilles me­na­cées d’ex­tinc­tion. L’es­pèce peut, en ef­fet, être ven­due à l’in­té­rieur de l’Union eu­ro­péenne. Pas à l’ex­té­rieur. Un com­merce illé­gal s’est donc mis en place pour ex­fil­trer cet « or blanc » sur le marché asia­tique. Le ki­lo de ci­velles s’y re­vend « entre 1 000 et 2 000 € » contre « 350 à 400 € » en Eu­rope. Les moyens don­nés à l’en­quête, suite aux « dis­tor­sions très im­por­tantes » ob­ser­vées par l’Agence fran­çaise pour la bio­di­ver­si­té (ex-Of­fice na­tio­nal des eaux et des mi­lieux aqua­tiques) entre des dé­cla­ra­tions de vente de pê­cheurs et les dé­cla­ra­tions d’achat de ma­reyeurs, montrent qu’on est loin du bra­con­nage à la pa­pa.

Écoutes té­lé­pho­niques, géo­lo­ca­li­sa­tions de té­lé­phones por­tables, in­for­ma­tions de té­lé­péage : rien n’a été né­gli­gé pour mettre en évi­dence quatre tra­jets des pré­ve­nus de la Loire-At­lan­tique, qui concentre la moi­tié de la pro­duc­tion fran­çaise, vers Saint-Pom­pain (Deux-Sèvres) et le Pays basque es­pa­gnol. La pé­nin­sule ibé­rique est consi­dé­rée comme une « étape de tran­sit » vers l’Asie du sud-est. Là-bas, une ci­velle, une seule, se vend 10 € contre un euro en France…

142 000 € sur les comptes de ses en­fants

Ce tra­fic, au mé­pris de la sur­vie de l’an­guille pro­té­gée de­puis 2009 au titre de la Cites (Conven­tion sur le com­merce in­ter­na­tio­nal des es­pèces me­na­cées), est en to­tale in­frac­tion avec le « plan an­guilles » eu­ro­péen, éta­blis­sant des quo­tas pour la pêche qui se fait es­sen­tiel­le­ment en France. À l’Agence fran­çaise pour la bio­di­ver­si­té (AFB), on ne se fait pas d’illu­sion : le « bu­si­ness » est trop lu­cra­tif pour le voir ré­gres­ser.

Le train de vie de plu­sieurs pré­ve­nus pré­sents à Nantes en donne une idée. L’un d’eux, pê­cheur pro­fes­sion­nel de Loire-At­lan­tique, roule en Range Ro­ver, a épar­gné 142 000 € sur les comptes de ses six en­fants, et est pro­prié­taire d’une « mai­son de huit pièces d’une va­leur de 300 000 € », sou­ligne le pré­sident du tri­bu­nal. Les sai­sies de biens opé­rées dans le cadre de ce dossier illus­trent aus­si un pa­tri­moine non né­gli­geable : Porsche 928 S4, mo­to Har­ley-Da­vid­son, ba­teau…

Des quo­tas contro­ver­sés

Quant aux dé­cla­ra­tions des pro­ta­go­nistes, elles té­moignent de leur « pro­fes­sion­na­lisme » : l’un d’eux, bien que mis en exa­men de­puis six se­maines, a pris des contacts pour ex­por­ter illé­ga­le­ment la pré­cieuse mar­chan­dise « au Royaume-Uni et aux Phi­lip­pines » ! Un ma­reyeur évoque, lui, des in­di­vi­dus « en­ca­gou­lés » qui lui ont dit de « fer­mer sa gueule ». Un troi­sième parle d’« Ita­liens d’ori­gine asia­tique » prêts à ache­ter « sept à huit tonnes » d’ale­vins… Pas de quoi im­pres­sion­ner les ma­gis­trats nan­tais qui or­ga­nisent, plu­sieurs fois par an, des au­diences spé­cia­li­sées pour ju­ger les bra­con­niers de ci­velles in­ter­pel­lés sur les écluses des bords de Loire.

Sur les bancs des par­ties ci­viles, syn­di­cats de pê­cheurs et as­so­cia­tions de dé­fense de l’en­vi­ron­ne­ment (France Na­ture En­vi­ron­ne­ment, Bre­tagne Vi­vante, Ro­bin des Bois…), on se doute que la justice ne connaît qu’une part du tra­fic. Se­lon Eu­ro­pol, 100 tonnes de ci­velles - quelque 350 mil­lions d’uni­tés - sont illé­ga­le­ment ache­mi­nées en Asie, chaque an­née. « On parle d’un tra­fic à plu­sieurs mil­liards d’eu­ros. C’est le crime sur une es­pèce sau­vage le plus lu­cra­tif au monde, l’es­pèce la plus tra­fi­quée de la pla­nète », af­firme An­drew Kerr, pré­sident de l’as­so­cia­tion Sus­tai­nable Eel Group. « On n’a ja­mais pré­ten­du que le bra­con­nage était seul res­pon­sable de la dis­pa­ri­tion des an­guilles », sou­ligne Char­lotte Ni­thart, de Ro­bin des Bois. C’est pour­quoi l’ONG fran­çaise de­mande « l’annulation ou la ré­duc­tion dras­tique » des quo­tas de pêche lé­gale. Pour que cet ani­mal my­thique, qui naît dans la mer des Sar­gasses, ne dis­pa­raisse pas de l’océan.

Le ju­ge­ment de­vrait être ren­du ce ven­dre­di. À Bor­deaux, un tra­fi­quant de ci­velles a été condam­né à deux ans de pri­son, en mai der­nier.

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