« Mor­laix m’a ai­dé à gran­dir »

Le Télégramme - Morlaix - - MORLAIX - An­toine Rol­land

Le bio­lo­giste a été élu Bre­ton de l’an­née ce jeu­di 6 dé­cembre lors des Vic­toires de la Bre­tagne. Son en­tre­prise, He­ma­ri­na, est spé­cia­li­sée dans la pro­duc­tion de ma­té­riel mé­di­cal à par­tir de vers ma­rin. Une fier­té pour ce Mor­lai­sien d’adop­tion. > Dans quel état d’es­prit êtes­vous après avoir re­çu le prix de Bre­ton de l’an­née ?

J’en suis très fier. C’est la plus belle ré­com­pense, et j’en ai re­çu pas mal cette an­née (rires). C’est celle qui ré­com­pense le ter­rain. La Bre­tagne m’a ac­cueilli il y a 35 ans, m’a ai­dé à gran­dir, m’a ten­du la main. Je veux res­ter humble : je n’ou­blie pas que He­ma­ri­na s’est construite avec les ac­teurs lo­caux.

> Pour­quoi avoir choi­si Mor­laix ?

Parce que j’y ha­bi­tais, d’abord. Mais j’ai été mar­qué par une ren­contre. Quand j’ai lan­cé He­ma­ri­na en 2007, j’avais be­soin d’un la­bo­ra­toire. J’en parle au pré­sident de Mor­laix com­mu­nau­té de l’époque, Yvon Her­vé. Il me ré­pond le plus na­tu­rel­le­ment du monde : « Ecoute, je n’ai rien com­pris à ton his­toire de bio­tech­no­lo­gie. Mais ça a l’air in­té­res­sant, on va t’ai­der ». Mor­laix com­mu­nau­té m’a dé­rou­lé le ta­pis rouge. Je ne me vois pas ailleurs.

> Et puis c’est ici que l’aven­ture a com­men­cé, comme cher­cheur…

En ef­fet, sur les plages près de Ros­coff. J’ai tra­vaillé pen­dant 14 ans au CNRS. À l’époque j’étu­diais les or­ga­nismes ma­rins. Je cher­chais à sa­voir pour­quoi cer­taines es­pèces co­lo­ni­saient des en­droits et pas d’autres. J’ai com­men­cé à m’in­té­res­ser à une es­pèce de vers ma­rin, l’aré­ni­cole. On l’ap­pelle le bu­zuc, par ici. On le re­trouve seule­ment entre la Mer du nord et Biar­ritz. Une chose m’in­ter­lo­quait : le vers pou­vait res­pi­rer seule­ment sous l’eau, mais sur­vi­vait des heures à l’air libre en ma­rée basse. Com­ment fai­sait-il ? Je le concède, la ques­tion était dé­bile. Tout le monde m’a dit : « On n’en a rien à faire ». C’était en ef­fet de la pure re­cherche, sans uti­li­té concrète der­rière. Et pour­tant c’est à la base de tout ce que He­ma­ri­na pro­duit au­jourd’hui.

> Quelle était cette dé­cou­verte ?

Que ce vers était une sorte de don­neur de sang uni­ver­sel. Vous le sa­vez, notre sang hu­main est com­po­sé de dif­fé­rents élé­ments, dont les glo­bules rouges. Elles sont char­gées de trans­por­ter l’oxy­gène dans l’or­ga­nisme, par le sang. Le pro­blème est qu’il existe dif­fé­rents groupes (ABO, po­si­tif ou né­ga­tif) par­fois in­com­pa­tibles. C’est pour ce­la que vous ne pou­vez pas don­ner votre sang à tout le monde, ni le re­ce­voir de n’im­porte qui.

Dans l’aré­ni­cole, j’ai re­trou­vé l’an­cêtre de ces glo­bules rouges, avant l’ap­pa­ri­tion des groupes san­guins. Ce vers a 450 mil­lions d’an­nées, l’être hu­main seule­ment trois mil­lions. On a donc trou­vé une forme de mo­lé­cule ca­pable d’oxy­gé­ner le sang, quel que soit le groupe san­guin.

> Vous pas­sé de bio­lo­giste à chef d’en­tre­prise, ce qui n’est pas fré­quent en France. Quel a été le dé­clen­cheur ?

Un jour je suis in­vi­té au congrès Club du glo­bule rouge et du fer, pour pré­sen­ter ma dé­cou­verte. Je de­vais par­ler entre deux confé­rences. Au mieux j’étais un anec­do­tique in­ter­lude, au pire l’in­vi­té d’un dî­ner de cons (rires). Au dé­but, les cher­cheurs et mé­de­cins étaient scep­tiques. À la fin, éber­lués. Des mé­de­cins m’ont dit qu’ils cher­chaient ce­la de­puis 40 ans, et que ma dé­cou­verte pou­vait sau­ver des vies. C’était une prise de conscience. Mais mes col­lègues cher­cheurs étaient moins en­thou­siastes.

> Pour­quoi ?

Pour eux, ce n’était pas à moi de dé­ve­lop­per la tech­no­lo­gie. Mais je re­fu­sais de me can­ton­ner à la pu­bli­ca­tion scien­ti­fique et de lais­ser le reste aux Amé­ri­cains. Je vou­lais al­ler au bout de mon idée. J’ai donc dé­mis­sion­né en 2007 et j’ai ten­té ma chance.

> Com­ment étaient les dé­buts ?

Dif­fi­ciles. Je me suis lan­cé en pleine crise fi­nan­cière, quand il n’y avait plus d’ar­gent. J’ai failli me plan­ter au bout de six mois (rires). Onze ans après, He­ma­ri­na at­tend l’au­to­ri­sa­tion pour com­mer­cia­li­ser son pre­mier pro­duit. Elle de­vrait ar­ri­ver dans les pro­chaines se­maines. D’autres dé­cli­nai­sons sont en pré­pa­ra­tion. Toutes les se­maines, on re­çoit des pro­po­si­tions du monde en­tier pour tra­vailler avec nous. Et c’est parce que la Bre­tagne nous a tou­jours sou­te­nus.

Pho­to Jean-Marc Le Droff

Franck Zal, bio­lo­giste a été élu Bre­ton de l’an­née, jeu­di 6 dé­cembre, lors des Vic­toires de la Bre­tagne.

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