Sau­vée de la dé­pres­sion grâce à son chien

Et si un chien va­lait mieux que dix psys ? C’est en tout cas l’his­toire vé­cue par l’écri­vaine amé­ri­caine Ju­lie Bar­ton et qu’elle ra­conte dans son best-sel­ler « Dog mé­de­cine ». Psy­cho­lo­gies Ma­ga­zine l’a in­ter­viewée.

Le Télégramme - Saint-Brieuc - - LA UNE - Anne-Laure Gan­nac

Un soir de 1996, Ju­lie Bar­ton, 22 ans, s’ef­fondre au sol et reste inerte pen­dant 36 heures. Elle ap­pel­le­ra fi­na­le­ment sa mère, qui vien­dra la cher­cher à New York pour la ra­me­ner dans l’Ohio. Un psy­chiatre diag­nos­tique une dé­pres­sion. Un long pro­ces­sus de gué­ri­son dé­bute : mé­di­ca­ments, thé­ra­pies, sou­tien ami­cal et fa­mi­lial et, sur­tout, Bun­ker, le gol­den re­trie­ver qu’elle adopte alors. Près de dix ans après la mort de son chien, Ju­lie Bar­ton a vou­lu lui rendre hom­mage en écri­vant leur his­toire. Ren­contre.

> Psy­cho­lo­gies : Votre livre se ter­mine par l’an­nonce de la mort de Bun­ker en 2007, ce chien qui vous a, di­tes­vous, « sau­vée ». Comment al­lez-vous au­jourd’hui ?

Ju­lie Bar­ton : Il se­rait faux de croire que, de­puis lui, je suis com­plè­te­ment gué­rie. J’ai eu, par la suite, quatre épi­sodes dé­pres­sifs. Mais je sais comment ré­agir : quel mé­de­cin ap­pe­ler, quels mé­di­ca­ments prendre, chez quel psy re­tour­ner…

> Dans ces mo­ments, pen­sez-vous à Bun­ker ?

À chaque ins­tant ! Il fait par­tie de moi pour tou­jours. Je porte à mon poi­gnet un « bra­ce­let Bun­ker » ! Pen­ser à lui m’aide à re­prendre es­poir et à sa­voir comment re­mon­ter la pente. Ce­la dit, quand on me de­mande « Mon ami est en dé­pres­sion, dois-je lui of­frir un chien ? », je ré­ponds : « Sur­tout pas ! ». On peut avoir des chiens sans créer de con­nexion ex­cep­tion­nelle avec eux. Au­jourd’hui, j’en ai deux. L’un est très sym­pa mais je n’ai pas une re­la­tion forte avec lui. En re­vanche, avec Ho­ly [pe­tit bâ­tard po­sé sur ses ge­noux], j’ai un lien spé­cial. Mais ce n’est pas Bun­ker et je crois que ja­mais je ne re­trou­ve­rai cette re­la­tion avec un autre ani­mal.

> Que conseillez-vous alors à ces per­sonnes ?

De se de­man­der : « Qu’est-ce qui, en­fant, ap­por­tait à votre ami tran­quilli­té et joie ? ». Quand j’étais pe­tite, rien ne m’apai­sait da­van­tage que le contact de mes chiens et de la na­ture. Pour d’autres, ce peut être la mu­sique, le des­sin, la BD… En gran­dis­sant, on se dit : ce n’est plus de mon âge, je n’ai plus be­soin de ça pour vivre. Et si c’était faux ? Et si nos pas­sions d’en­fant étaient les plus sin­cères et les plus né­ces­saires à notre équi­libre ?

> Pour­quoi au­cun thé­ra­peute n’a-t-il pu, à cette époque, vous ai­der au­tant ?

J’étais in­ca­pable de faire confiance aux gens. Je n’ar­ri­vais pas à croire que quel­qu’un veuille m’ai­der. Mais j’ai­mais les ani­maux. Pour me cons­truire en tant qu’adulte, j’avais be­soin de me sen­tir en confiance ab­so­lue et ce­la ne pou­vait se faire que dans le cadre d’une re­la­tion de con­nexion in­tense, ins­tinc­tive.

> Qu’est-ce qui a ren­du cette re­la­tion à Bun­ker « thé­ra­peu­tique » ?

D’abord, j’avais be­soin de « quel­qu’un » qui ait be­soin de moi, mais dont je sen­tais éga­le­ment qu’il vou­lait me sau­ver. Puis je sa­vais mon chien à tout ins­tant là pour moi, jour et nuit, ca­pable de me re­trou­ver dans une foule, de me ré­con­for­ter… Il était mon oxy­gène. Sans lui, je suf­fo­quais et j’avais peur. Les psys m’ont ai­dée à sai­sir in­tel­lec­tuel­le­ment ce qui se pas­sait en moi et à creu­ser du cô­té de l’in­cons­cient. Mais au­cun ne m’a per­mis de me sen­tir en sé­cu­ri­té comme Bun­ker. Je re­pense sou­vent au pre­mier ma­tin après son ar­ri­vée : je me suis ré­veillée sans an­goisse. C’était un choc : jusque-là, j’igno­rais que la ter­reur pro­fonde que j’avais tou­jours res­sen­tie n’était pas nor­male. Le so­leil se le­vait, Bun­ker a de­man­dé à al­ler se pro­me­ner. Il m’a contrainte à struc­tu­rer mes jour­nées. Un im­mense pas pour moi. Je m’étais tou­jours vé­cue comme une pe­tite chose mi­nable ; peu à peu, face à lui, j’ai vou­lu de­ve­nir res­pon­sable, forte, so­lide. Les chiens ont be­soin d’un chef, sans quoi ils stressent. Je suis de­ve­nue ce chef. J’ai gran­di non pas pour moi, car j’étais in­ca­pable de me rendre ser­vice à moi-même, mais pour lui.

> Il est un point sur le­quel les psys vous ont ai­dée plus que Bun­ker : pour éta­blir le lien entre votre mal-être et la vio­lence de votre grand frère…

Oui, il a fal­lu que j’en­tende une di­zaine de psys me dire : « Ce n’est pas une re­la­tion nor­male entre frère et soeur, une en­fant ne doit pas vivre des trau­ma­tismes de cette am­pleur », pour que je par­vienne en­fin à l’ad­mettre. Comme mes pa­rents, je pen­sais : un frère tape et in­sulte sa soeur, c’est comme ça, les gar­çons ont beau­coup d’éner­gie. Je ne pou­vais pas ima­gi­ner que les phrases de dé­pré­cia­tion que je me ré­pé­tais sans cesse ve­naient de là. À vrai dire, je ne sa­vais même pas que je me dé­pré­ciais. Tout ce­la était confus, car j’avais des pa­rents très ai­mants. D’une cer­taine fa­çon, ils m’ont à la fois lâ­chée en ne m’ai­dant pas lorsque j’avais be­soin d’eux en­fant, et sau­vée en m’ac­cueillant quand je me suis ef­fon­drée.

> Vul­né­rable, en at­tente d’af­fec­tion, de jeu : et si l’ani­mal était une mé­ta­phore de l’en­fant que l’on a été ?

Ab­so­lu­ment ! Dès que Bun­ker est en­tré dans ma vie, j’étais ob­sé­dée par l’idée de lui of­frir la plus belle vie qui soit : le ras­su­rer, faire qu’il n’ait ja­mais peur, qu’il ne soit ja­mais en manque d’af­fec­tion… Oui, je vou­lais lui of­frir ce que je n’avais pas eu en­fant. Rien ne m’apai­sait au­tant que de le voir heu­reux grâce à moi.

> Vous avez long­temps re­fu­sé de re­con­naître votre tris­tesse : ce­la aus­si a-t-il chan­gé grâce à Bun­ker ?

Beau­coup. À mes yeux, ma tris­tesse était de la fai­blesse, la preuve que j’étais nulle, trop sen­sible… Aux États-Unis, on n’aime pas les gens tristes, ce sont des far­deaux. C’est ab­surde, tout le monde est triste, ce­la fait par­tie de notre condi­tion hu­maine ! Mais j’avais tel­le­ment peur du ju­ge­ment… Or, un chien ne juge pas : je pou­vais pleu­rer de­vant lui sans être gê­née, et re­ce­voir sans crainte le ré­con­fort qu’il me don­nait, sys­té­ma­ti­que­ment.

> N’avez-vous pas par­fois dou­té de sa ca­pa­ci­té « thé­ra­peu­tique » ?

Si. De nom­breuses fois, je me suis dit : c’est idiot, il ne sent pas que je suis triste, il s’en fiche. Mais je me sou­viens avoir eu un jour cette pen­sée très claire : j’ai le choix. Je peux pen­ser que ce n’est qu’une coïn­ci­dence, qu’il veut juste être as­sis là. Ou je peux pen­ser qu’il est ve­nu pour me ré­con­for­ter. Du plus pro­fond de mon âme, qu’est-ce qui est le plus pro­bable ? J’ai dé­ci­dé que, cette fois, j’al­lais croire ce que je res­sen­tais tout au fond de moi. Alors oui, peut-être que je pro­je­tais beau­coup sur lui. Mais peut-être pas, qui sait ? Et fi­na­le­ment, ce­la im­porte-t-il ? Je n’ai ja­mais ou­blié qu’il était un chien, je ne l’ai ja­mais an­thro­po­mor­phi­sé. En re­vanche, j’ai sou­vent dit : « Il me com­prend ».

> Qu’est-ce que ce livre a chan­gé dans votre re­la­tion à votre fa­mille ?

Pen­dant l’écri­ture, le tra­vail es­sen­tiel a consis­té à par­ve­nir à dire à mon père : « À la mai­son, tu étais peu là. Ce­la m’a beau­coup man­qué car on me fai­sait mal ». Il était dé­vas­té de l’ap­prendre, il s’en vou­lait tel­le­ment. À ma mère, j’ai de­man­dé : « Pour­quoi n’es-tu pas in­ter­ve­nue ? Pour­quoi al­lais-tu te ca­cher quand mon frère me ta­pait ? » Elle m’a ré­pon­du : « Je ne sa­vais pas quoi faire ! Je vou­lais croire que ce n’était pas un pro­blème ». Elle n’avait eu que des soeurs. Quant à mon frère, je lui ai en­voyé le livre avant pa­ru­tion, pour re­lec­ture. Il m’a dit : « Tu peux le pu­blier, je ne veux pas le lire, je ne veux pas voir quel frère mi­nable j’ai été ». Plu­sieurs mois ont pas­sé, sans nou­velles. Mes pa­rents ont lu le livre dans l’avion alors qu’ils ve­naient me rendre vi­site en Ca­li­for­nie. À l’aé­ro­port, je les ai vus s’avan­cer vers moi, le vi­sage cou­vert de larmes. Mon père a dit : « C’est l’un des plus beaux livres que j’ai lus de ma vie. Ce­la va être un best-sel­ler ». Ma mère a ajou­té : « Ce­la a été très dur pour moi de le lire, mais je suis si fière de toi ». De­vant le ta­pis à ba­gages, nous étions trois adultes en larmes se ser­rant dans les bras ! Mer­veilleux…

> Et votre frère ?

Un jour, il a pos­té sur les ré­seaux : « Je viens de fi­nir le livre de ma soeur, il est fa­bu­leux. Je suis tel­le­ment fier d’elle ». À cet ins­tant, un poids sur mes épaules s’est éva­po­ré. Nous avons eu une longue conver­sa­tion par SMS où il m’a dit : « Ce livre peut ai­der des gens, donc je l’as­sume ». Ce­la m’a da­van­tage soi­gnée que toutes les ex­cuses qu’il m’avait faites des an­nées au­pa­ra­vant.

> Écrire sur Bun­ker des an­nées après sa mort n’a-t-il pas été dou­lou­reux ?

Non, ce­la fai­sait par­tie du pro­ces­sus de deuil. Ce qui m’a éton­née a été de consta­ter que je n’étais pas la seule à de­voir au­tant à un ani­mal. Je re­çois chaque jour des té­moi­gnages de gens me di­sant : « Je com­prends, je l’ai vé­cu ». Avec un chien, un chat, un che­val. Et puis, vous sa­vez, Bun­ker n’est pas tout à fait mort. J’aime vivre avec l’idée qu’il veille sur moi. « Dog mé­de­cine, comment mon chien m’a sau­vée de la dé­pres­sion » de Ju­lie Bar­ton (Bel­fond).

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