Le Télégramme - Auray

GI­LETS JAUNES : LE VRAI VI­SAGE DE MAXIME NI­COLLE

Il est une icône des temps mo­dernes, fruit des al­go­rithmes de Fa­ce­book et d’un pas­sage té­lé chez Cy­ril Ha­nou­na. In­con­nu de tous il y a trois mois en­core, y com­pris à Di­nan (22) où il ré­side, Maxime Ni­colle, 31 ans, est pour­tant de­ve­nu l’une des fi­gures de

- Anne-Cé­cile Juillet et Her­vé Cham­bon­nière

In­con­nu il y a trois mois, le Di­nan­nais Maxime Ni­colle est au­jourd’hui l’une des icônes du mou­ve­ment des gi­lets jaunes. Mais com­ment a-t-il ac­quis si vite une telle no­to­rié­té ? Pour es­sayer de com­prendre, Le Té­lé­gramme est al­lé le ren­con­trer, avant une ma­ni­fes­ta­tion ce sa­me­di à Rennes. Voi­ci le por­trait d’un tren­te­naire ra­di­cal et idéa­liste, culti­vant les pa­ra­doxes et pos­sé­dant sa part d’ombre…

C’est l’heure du goû­ter, dans cette grande sur­face qui fait à la fois cave à bières et bar, à l’ombre du Le­clerc de Di­nan. Maxime Ni­colle ar­rive en ha­bi­tué. Il gare sa Su­zu­ki 650, com­mande une blonde et un sau­cis­son, et claque la bise, di­rect. Sur sa cas­quette an­thra­cite, ca­deau pour ses 31 ans, est bro­dé son pseu­do : Fly, pour « Fly Rider ». Un nom de scène qui ma­rie ses deux pas­sions, l’aéronautiq­ue et la mo­to. Hen­ri IV avait un pa­nache blanc ; on rallie Fly Rider grâce à sa barbe rousse et sa cas­quette à l’en­vers.

Mi­li­taire à 18 ans, puis ré­for­mé P4

Pier­cing à l’ar­cade droite, an­neau à l’oreille gauche, gour­mette et che­va­lière : chaque dé­tail a une his­toire. Ta­toué à son poi­gnet gauche, un code-barres rap­pelle son nu­mé­ro de ma­tri­cule mi­li­taire. En­ga­gé à 18 ans, il a ser­vi dans l’in­fan­te­rie puis au 517e Ré­gi­ment du train, avant de se faire ré­for­mer P4 pour avoir en­chaî­né 116 jours d’ar­rêt de tra­vail. « Ma co­pine de l’époque vou­lait que je quitte l’ar­mée, c’était la seule so­lu­tion pour ne pas dé­ser­ter ». À l’autre main, « Ride » est en­cré sur ses doigts, à cô­té d’une tor­tue où se nichent l’ini­tiale du pré­nom de sa fian­cée et la date de nais­sance de leur fille de 8 ans. Sur le des­sus de la main, une bous­sole « pour ne ja­mais perdre le Nord » : c’est un gi­let jaune qui le lui a of­fert. Son gi­let jaune à lui, il le porte au­tour du cou, en pen­den­tif.

Condam­né en 2012 pour me­naces de mort, sé­ques­tra­tion et vio­lences

Il est comme ça, Maxime Ni­colle : ex­plique tout, dé­taille tout, jus­ti­fie tout. Même une condam­na­tion, en 2012, à huit mois de pri­son dont cinq avec sur­sis et mise à l’épreuve pour « me­naces de mort, sé­ques­tra­tion, et vio­lences » : « J’ai pé­té un plomb, j’étais al­coo­li­sé, c’était com­pli­qué avec la mère de ma fille à l’époque, mais ce n’est pas en­vers elle qu’il y a eu des vio­lences. J’ai tout ad­mis à l’au­dience. Les trois mois res­tants ont été trans­for­més en tra­vaux d’in­té­rêt gé­né­ral. Cette condam­na­tion, j’en ai dé­jà par­lé sur Fa­ce­book ». Cette ap­pa­rente trans­pa­rence, cette « sin­cé­ri­té » ser­vies par une tchatche cer­taine, sont van­tées par bon nombre de ses sou­tiens. On l’in­ter­roge sur ses re­ve­nus ? Il dé­gaine son compte en banque et montre qu’au 20 du mois il lui reste 260 eu­ros, ré­si­du de son al­lo­ca­tion de so­li­da­ri­té spé­ci­fique. Il vit en HLM, sa com­pagne est en ar­rêt après un ac­ci­dent du tra­vail. De­puis qu’il est im­pli­qué dans les gi­lets jaunes, « au­cun pa­tron n’a en­vie de (le) prendre » en in­té­rim, mal­gré les « nom­breuses qua­li­fi­ca­tions » qu’il af­firme avoir. Sur l’aé­ro­drome de Di­nan, un autre son de cloche, ti­mide, ré­sonne : « Ce type, c’est un lo­ser, un mec in­stable qui n’a ja­mais rien réus­si », lâche-ton sous cou­vert d’un ano­ny­mat crain­tif. À la mai­rie de Lé­hon, com­mune fraî­che­ment ma­riée à Di­nan, où il vit, on est « sur­pris » que le tren­te­naire, in­con­nu au ni­veau as­so­cia­tif, syn­di­cal ou même au­près du CCAS, jouisse tout-à-trac d’une au­ra na­tio­nale.

Plus de 174 000 fi­dèles sur Fa­ce­book

Les gi­lets jaunes, Maxime Ni­colle les a re­joints le 17 no­vembre sur un rond-point de Di­nan. Ce jour­là, il est ar­ri­vé fort d’une cer­taine no­to­rié­té sur les ré­seaux so­ciaux. « Fin oc­tobre, quand on a vu que la co­lère mon­tait, ma com­pagne m’a en­cou­ra­gé à faire une vi­déo sur Fa­ce­book. » Il n’a que 249 contacts, mais la vi­déo est par­ta­gée et vue plus de 400 000 fois. Il trans­forme sa page per­so en mi­li­tante : « Fly Rider In­fo blo­cages ». Dé­sor­mais il compte plus de 174 000 abon­nés. « Un jour Eric Drouet (qui anime la page Fa­ce­book « La France en co­lère », NDLR) m’a re­joint sur un live. Puis Ha­nou­na nous a in­vi­tés à son émis­sion ». De­puis, il « n’a plus de vie de fa­mille ». Il a dé­lé­gué à une ving­taine de per­sonnes - dont sa com­pagne - la mo­dé­ra­tion de sa page. Et il sillonne la France, d’un sa­me­di à l’autre, à l’in­vi­ta­tion d’autres GJ.

« Je n’ai pas tou­ché un rond, je re­fuse »

Ce sont eux qui « se co­tisent à 25 » pour payer les 98 eu­ros de billets d’avion dont il a be­soin pour ral­lier Nice. Eux en­core avec qui il co­voi­ture pour se rendre à Pa­ris, Tou­louse ou Bor­deaux. « Je n’ai pas tou­ché un rond, je re­fuse. On m’a pro­po­sé 80 000 eu­ros, on m’a of­fert d’écrire un livre. J’ai même lu que j’au­rais re­çu 1,7 mil­lion d’eu­ros des Ita­liens ! ». Il jure que sa no­to­rié­té bé­né­vole ne lui ap­porte que du po­si­tif : « Les gens m’en­cou­ragent, me disent de conti­nuer ». Mais ne le qua­li­fiez sur­tout pas de lea­der : il s’en dé­fend fer­me­ment. « Je ne suis pas Dieu et je ne suis pas un chef, parce qu’un chef, ça dé­cide, et que je ne dé­cide rien ». Tout juste ad­met-il « pas­ser des in­fos ». Fly Rider cultive les pa­ra­doxes.

« Je sais des choses qui peuvent faire en sorte qu’on veuille me tuer »

Avec au­tant d’ouailles, ses dé­cla­ra­tions sonnent pour­tant comme au­tant de mots d’ordre. Un jour il ap­pelle à « al­ler à l’Ely­sée cher­cher Ma­nu (sic) pour le mettre en pri­son ». Un autre, à Nice, il fait in­ter­ve­nir Phi­lippe Ar­gil­lier, quin­qua ni­çois qui se pré­sente comme consul­tant oc­culte de « gou­ver­ne­ments pa­ral­lèles », et « dé­ten­teur de do­cu­ments qui pour­raient dé­clen­cher une guerre mon­diale en même pas une heure ». « Je sais des choses qui peuvent faire en sorte qu’on veuille me tuer », af­firme Ni­colle, vi­si­ble­ment « sé­rieux ». « Fly tu as été naïf, tu n’es plus cré­dible, je de­mande ton re­trait du mou­ve­ment, tu t’es fait ba­la­der comme un bleu », s’agace un GJ dé­çu sur in­ter­net. Ils sont nom­breux, sur les ré­seaux, ceux qui le prennent pour un « bal­tringue », un « idiot utile ». Il y a trois se­maines, il avait bien me­na­cé de quit­ter la France sous quinze jours…

« Je parle par­fois trop vite »

Une autre fois en­core, il s’in­ter­roge pu­bli­que­ment, après l’at­ten­tat de Stras­bourg : « Si c’était un at­ten­tat vrai­ment, le type n’at­tend pas qu’il y ait trois per­sonnes dans une rue le soir à 20 h. Il va en plein mi­lieu des Champs-Ély­sées quand il y a des mil­lions de per­sonnes et il se fait ex­plo­ser. Ça, c’est un vrai at­ten­tat ».

Quand on le met face à ses pro­pos, le tren­te­naire ne me­sure pas l’ef­froi qu’ils pro­voquent. « Je parle par­fois trop vite ou je m’ex­prime mal, ré­pète-til. Je me pose des ques­tions et j’in­vite tout le monde à al­ler vé­ri­fier ». Lorsque nous le ren­con­trons, des se­maines plus tard, il jus­ti­fie en­core : « Je vou­lais dire qu’il y a eu des er­reurs au ni­veau de la jus­tice. Je n’ai ja­mais vou­lu dire que c’était le gou­ver­ne­ment qui avait créé ces at­ten­tats. »

Il pro­met un prin­temps jaune et la re­prise des blo­cages

Ces ombres dis­si­pées, Fly Rider jure qu’il « ne lâ­che­ra ja­mais rien », pro­met un « prin­temps jaune » et la re­prise des blo­cages. « Le gou­ver­ne­ment va tom­ber » : il y croit dur comme fer. Et fi­na­le­ment, son « en­ne­mi, c’est la fi­nance ». Lui est « pour l’hu­main » et les gens qui veulent « juste rem­plir leur fri­go ». Il ré­clame « la prise en compte du vote blanc, la dé­mis­sion de l’Exé­cu­tif, et la te­nue de nou­velles élec­tions. » Un adepte du chaos ? « Pas du tout, il faut juste ren­ver­ser le sys­tème », as­sène-t-il avec can­deur, simple comme un com­men­taire sur Fa­ce­book.

Ain­si va Fly, de contre-vé­ri­tés en em­por­te­ments sin­cères, d’ap­proxi­ma­tions dan­ge­reuses en re­ven­di­ca­tions ra­di­cales. Maxime Ni­colle est l’aî­né d’une fa­mille de cinq en­fants aux pa­rents di­vor­cés ; il est aus­si le fils des ré­seaux so­ciaux et de Cy­ril Ha­nou­na. L’his­toire di­ra si elle garde trace de « Fly Rider ». Mais qu’il soit un sym­bole - ou un symp­tôme - des temps, ce­la ne fait pas de doute.

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Pho­to A.C. J. Maxime Ni­colle a re­joint les gi­lets jaunes le 17 no­vembre. Il s’était alors dé­jà for­gé une no­to­rié­té sur les ré­seaux so­ciaux.

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