Le Télégramme - Auray

UN REVERS POUR LA FRANCE

Elle perd un précieux soutien dans la lutte antiterror­iste au Sahel.

- Vincent Hugeux

Le président tchadien, Idriss Déby Itno, au pouvoir depuis trente ans, est mort, mardi, des suites de blessures subies au front contre des rebelles. Avec lui, la France perd un allié certes incommode, mais indispensa­ble dans l’âpre guerre livrée aux fantassins du jihad sahélien.

T Saisissant raccourci. Quelques heures à peine séparent la confirmati­on du triomphe électoral d’Idriss Déby Itno, vainqueur, le 11 avril, d’un scrutin joué d’avance, de l’annonce de sa mort, des suites des blessures subies au combat, le week-dernier, lors d’un accrochage survenu dans le nord du pays avec les insurgés du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (Fact), énième avatar d’une rébellion perpétuell­e.

Maître absolu de N’Djamena depuis plus de trois décennies, le partenaire le plus fiable de la France dans l’exténuante lutte contre le

Le 9 avril dernier, Idriss Déby Itno s’adressait à ses supporteur­s avant l’élection présidenti­elle du 11 avril, pour laquelle il a été déclaré vainqueur pour un sixième mandat, avec 79,32 % des voix. fléau jihadiste au Sahel sera ainsi tombé comme il aura toujours vécu : les armes à la main. Ses cinq mandats présidenti­els consécutif­s ne sauraient faire illusion : même vêtu d’un boubou ou d’un costume civil, l’ancien élève de l’École de guerre sera resté jusqu’à son dernier souffle, d’abord et avant tout, un chef de guerre.

Quand le danger approche, loin de se planquer à l’arrière, celui qui s’octroya, en août dernier, la dignité de maréchal monte au front, dirigeant la manoeuvre, ravivant les énergies chancelant­es. Voilà comment, en 2006, 2008, puis 2019, il sauve avec le concours décisif de son parrain français un trône menacé. La reddition ? Jamais ! En février 2008, lorsque Nicolas Sarkozy propose à un Déby reclus dans son palais assiégé de l’exfiltrer, il

décline l’offre d’une formule abrupte et hautaine : « Je vaincrai ou je périrai parmi les miens ».

Un blason terni

L’autocrate tchadien connaît mieux que personne les pistes de son Grand Nord, voies royales des colonnes rebelles parties du Darfour ou du Fezzan libyen. Et pour cause : en 1990, il détrône l’odieux dictateur Hissène Habré, dont il fut le chef d’état-major, puis le conseiller à la sécurité, à la tête d’une colonne de pick-ups venue du Soudan.

Allié ombrageux, patron de l’armée la plus aguerrie de l’aire sahélienne, « notre ami Idriss » a longtemps inspiré aux officiers bleu-blancrouge, familiers des champs de bataille africains, une fascinatio­n sans bornes. D’autant que sa patrie paye un tribut écrasant au combat contre les émules d’Al-Qaïda et de l’État islamique. Pour autant, deux taches auront terni sur la fin son blason : les cruelles exactions commises par ses soudards, notamment au Niger ; et les impasses tactiques de troupes aux prises avec une adversité inédite, loin des « rezzous » d’antan, ces épiques méharées mécanisées. « Déby a des guerriers mais manque de soldats, confie un initié. Ses gars vont au carton sans trouille ni tactique ».

« La guerre de succession sera féroce »

Autre ombre au tableau : l’implacable autoritari­sme d’un despote impérieux et paranoïaqu­e, qui tend à ranger dans un même casier contestati­on et haute trahison. Mais voilà : le fils de berger d’ethnie zaghawa joue habilement de la rente géopolitiq­ue que lui assure son engagement sahélien. D’où l’insolite mansuétude de l’Élysée, où l’on sait pourtant tout de ses travers en matière de gouvernanc­e producteur de pétrole mais ruiné, le Tchad pointe à la 187e place sur 189 à l’Indice de développem­ent humain de l’Onu - et de respect des droits et libertés.

« Déby tient seul le gouvernail, confiait, voilà peu, un expert du renseignem­ent français. Le jour où il disparaît, son pays risque de sombrer dans le chaos. Du fait, notamment, des rancoeurs accumulées au fil des ans au sein de son propre clan. Il y a du vertige dans l’air ». « La guerre de succession sera féroce », prédit, quant à lui, l’universita­ire Roland Marchal. N’anticipons pas. Dans l’immédiat, c’est à son fils Mahamat Idriss, un général quatre étoiles de 37 ans qu’échoit, à la tête d’un conseil militaire, la conduite d’une transition de dix-huit mois. Et, dans l’immédiat, celle de la mise au pas du Fact.

Une certitude : quoi qu’elle pense du régime et de ses impasses, la France ne peut se permettre de

« lâcher » le maréchal Déby, fût-ce post mortem.

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