Le Télégramme - Auray

Hygiène de l’assassin

- Les carnets d’Anna Cabana

T Vous voulez assassiner votre voisin ou une personne qui vous déplaît, par exemple, du fait de ses origines ? Nous allons vous donner un conseil. Et même une recette. Très simple. Prenez de la drogue. Vivez ou mimez une bouffée délirante. Exécutez votre forfait. Attendez la police. Mais surtout attendez le juge. Laissez mijoter. Après une enquête minutieuse, il déterminer­a les circonstan­ces exactes du meurtre. Mais les conséquenc­es précises pour vous sont déjà établies : vous n’irez pas en prison. En effet, la Cour de cassation vient de décider dans la tristement célèbre affaire « Sarah Halimi » que le fait

de prendre une drogue peut abolir votre discerneme­nt et donc vous exonérer de toute responsabi­lité pénale.

Ami lecteur, reprends ton souffle et lis d’une traite la phrase qui suit et qui consacre, dans les termes propres au jargon du droit, ce raisonneme­nt un peu spécial - si ce n’est spécieux :

« La circonstan­ce que cette bouffée délirante soit d’origine exotoxique et due à la consommati­on régulière de cannabis, ne fait pas obstacle à ce que soit reconnue l’existence d’un trouble psychique ou neuropsych­ique ayant aboli son discerneme­nt ou le contrôle de ses actes, puisqu’aucun élément du dossier d’informatio­n n’indique que la consommati­on de cannabis par l’intéressé ait été effectuée avec la conscience que cet usage de stupéfiant­s puisse entraîner une telle manifestat­ion ».

Traduction pour le vulgum pecus : rien ne dit que celui qui va consommer la drogue sache que cela peut lui créer un état second (c’est bien connu, en effet, que l’on prend de la drogue pour se créer un état normal). Donc, puisque ce n’est pas sûr qu’il le sût, le tueur ne peut être considéré comme un assassin. Cela peut rappeler l’histoire, vraie ou fausse, de ce juge qui aurait statué aux États-Unis que dans un jardin avec la pancarte « interdit aux chiens » on pouvait venir avec son ours. Tout ce qui n’est pas précisé est autorisé… Comme la loi ne fait pas mention de la folie due à la drogue, cette catégorie de folie est exclue par le juge.

Ce qui est sûr, c’est que le délire n’est pas l’apanage du tueur dans cette affaire… Et que de doute en subtilité et de subtilité en argutie, la Cour nous emmène en Absurdie. On parlait autrefois de la vertu réparatric­e du procès. Ce n’est pas pour cette fois..

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Photo EPA Une manifestat­ion, place de la République, à Paris, en janvier 2020, pour exiger un « vrai » procès dans l’affaire Halimi.
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