COM­MENT IL A ÉVO­LUÉ EN 60 ANS

Le Télégramme - Brest - - LA UNE - Da­vid Cor­mier

Dans une étude qu’ils s’ap­prêtent à pu­blier, des cher­cheurs bre­tons ont ana­ly­sé l’évo­lu­tion du trait de côte en Bre­tagne sur une pé­riode al­lant des an­nées 50 au dé­but des an­nées 2010. Les ré­sul­tats montrent ain­si que si notre lit­to­ral re­cule à cer­tains en­droits, il stagne voire avance ailleurs.

Le trait de côte bre­ton s’érode ici et s’étoffe là, ou en­core stagne ailleurs : c’est glo­ba­le­ment na­tu­rel et mieux vaut l’ob­ser­ver sur le long terme que sur­réa­gir après une tem­pête et lan­cer des amé­na­ge­ments in­tem­pes­tifs. Voi­là ré­su­mée, par nos soins, l’étude réa­li­sée par le la­bo­ra­toire Géos­ciences Océan, de l’IUEM (Ins­ti­tut uni­ver­si­taire eu­ro­péen de la mer) à Plou­za­né, près de Brest.

« Nous avons re­te­nu les plages de sable et de ga­lets, qui sont meubles, et pas les fa­laises ni les va­sières ». Pierre Sté­phan, jeune cher­cheur au CNRS, a ré­di­gé le ré­sul­tat du tra­vail d’une dou­zaine de per­sonnes, in­gé­nieurs, cher­cheurs, en­sei­gnants à l’UBO (Uni­ver­si­té de Bre­tagne oc­ci­den­tale). L’étude doit bien­tôt être pu­bliée par le Jour­nal of Coas­tal Re­search. Elle fait le point sur le trait de côte dans les quatre dé­par­te­ments de la Bre­tagne ad­mi­nis­tra­tive de­puis la pre­mière cam­pagne de pho­tos aé­riennes com­plète de l’IGN (Ins­ti­tut na­tio­nal de l’in­for­ma­tion géo­gra­phique et fo­res­tière), au tout dé­but des an­nées 50, jus­qu’au dé­but des an­nées 2010. Soit en­vi­ron 60 ans d’écart. « Sur un peu plus de 2 700 km de côtes bre­tonnes, ces plages re­pré­sentent 335 km de li­néaire cô­tier. Nous n’avons pas te­nu compte non plus des plages ar­ti­fi­cia­li­sées : elles sont à peu près 200, sur un to­tal de 134 km », ajoute Pierre Sté­phan. C’est l’ef­fet de la na­ture qui est me­su­ré.

38 % des plages ont stag­né

Il en res­sort que, sur 35 % de ces 335 km, le trait de côte a re­cu­lé (d’au moins 2,5 mètres). Sur 38 %, il a stag­né, no­tam­ment les pe­tites plages en­tou­rées de ro­chers. Sur 27 %, il a avan­cé. L’éro­sion est clai­re­ment plus fré­quente sur la côte nord (Cô­tesd’Ar­mor no­tam­ment) tan­dis que sur la côte sud (Mor­bi­han en par­ti­cu­lier), on voit sur­tout des pro­gres­sions. Les ga­lets re­culent da­van­tage que le sable parce qu’ils se trouvent pié­gés par en­droits et viennent à man­quer à cô­té, mais aus­si parce que l’homme en a beau­coup uti­li­sé : les Al­le­mands, du­rant la Se­conde Guerre mon­diale, pour le mur de l’At­lan­tique, puis des en­tre­pre­neurs lo­caux, les an­nées qui ont sui­vi. « Cer­tains amé­na­ge­ments cô­tiers ont aus­si per­tur­bé les dé­pla­ce­ments le long de la côte », ajoute notre spé­cia­liste. Les flèches lit­to­rales ont le plus re­cu­lé : la mer re­prend l’es­pace oc­cu­pé par les sé­di­ments. Là où la côte a pro­gres­sé, c’est souvent dans les em­bou­chures d’es­tuaires, ce qui tend à mon­trer que les cours d’eau y char­rient en­core des sé­di­ments.

De l’ef­fet des tem­pêtes…

Reste qu’un trait de côte peut avan­cer, re­cu­ler, re­ve­nir… C’est pour­quoi, plu­tôt que de se conten­ter de deux pho­to­gra­phies es­pa­cées de 60 ans, l’équipe a étu­dié de plus près cinq en­droits, ré­par­tis sur­tout dans le Fi­nis­tère et les plus na­tu­rels pos­sible, en aus­cul­tant toutes les mis­sions qui se sont te­nues sur cette pé­riode, soit une tous les cinq ans à peine. Six phases de re­cul com­munes ont été consta­tées : elles cor­res­pondent aux tem­pêtes, at­tes­tées par les don­nées mon­trant une conjonc­tion de fortes vagues et de forts coef­fi­cients de ma­rée.

Par ailleurs, un tra­vail a été ef­fec­tué en l’es­pace d’une quin­zaine d’an­nées, sur quelques plages, à l’aide d’un GPS dif­fé­ren­tiel et dé­sor­mais d’un drone. « L’été, quand la mer est calme, la côte avance un peu mais elle re­cule en hi­ver. Sur­tout lors des tem­pêtes. Dé­but 2014, la plage du Vou­got, à Guis­sé­ny (Nord-Fi­nis­tère), a re­cu­lé de 14 mètres en deux mois ! Et le sillon de Tal­bert (Pleu­bian, Côtes-d’Ar­mor) de 30 mètres, en quelques tem­pêtes », dé­taille Pierre Sté­phan.

… et la ré­si­lience de la na­ture

Mais il re­lève aus­si que la na­ture « a un temps de ré­cu­pé­ra­tion as­sez ex­cep­tion­nel. À Pors Mi­lin (Loc­ma­riaP­lou­za­né, en rade de Brest), tou­jours en 2014, en quelques jours, la plage avait re­trou­vé 80 % de ce qu’elle avait per­du ! Au sillon de Tal­bert, il a fal­lu trois ou quatre ans pour re­voir le ni­veau ini­tial. On n’est donc pas obli­gé de dé­ci­der dans l’ur­gence de prendre des me­sures. Là où il y a eu en­ro­che­ment, on a vou­lu fixer la plage mais le sable en des­sous est par­ti et fi­na­le­ment, la plage s’est éro­dée ». Sans comp­ter qu’un re­cul ne consti­tue pas né­ces­sai­re­ment un pro­blème. C’est, au fond, la mo­rale de la fable de La Fon­taine, « Le chêne et le ro­seau » : mieux vaut plier un mo­ment et ne pas rompre. La na­ture sait souvent s’y prendre.

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