Dans les mots de Philippe Le Guillou

Dans « La pierre et le vent », son der­nier livre écrit comme les autres dans une langue étin­ce­lante, l’écri­vain bre­ton Philippe Le Guillou brosse avec fougue le pay­sage de son in­té­rio­ri­té. En voi­ci les toutes pre­mières lignes…

Le Télégramme - Carhaix - - LES MOTS POUR LE DIRE -

C’ est une pe­tite église de pierre ocre, po­sée sur une ter­rasse au bord de la mer, la ma­rée mon­tante donne presque l’im­pres­sion de l’en­cer­cler et on di­rait à cet ins­tant que la vieille nef mi­né­rale est prête à par­tir sur les flots. C’est l’église de mon vil­lage na­tal, au Faou, tout au fond de la rade de Brest, c’est l’église de mon bap­tême. Elle concentre toutes les qua­li­tés qui sont pour moi celles du ch­ris­tia­nisme : l’en­ra­ci­ne­ment, l’an­crage, la force, la so­li­di­té et la ten­ta­tion de l’ailleurs. Mon ex­pé­rience re­li­gieuse a été fa­çon­née, dès l’en­fance, par cette église. Je me sou­viens en­core, au dé­but des an­nées 1960, du ri­tuel loin­tain et in­dé­chif­frable, avec le prêtre tour­nant le dos à l’as­sem­blée, une langue su­perbe mais her­mé­tique, une messe qui au­rait pu être cé­lé­brée sans même la pré­sence du peuple. Une sorte de bal­da­quin avec un so­leil d’or sur­plom­bait le maître-au­tel, il a dis­pa­ru de­puis long­temps mais je le vois tou­jours lorsque je pé­nètre dans l’église, lorsque je me pose pour m’y res­sour­cer. Il y a là tout ce que j’aime : l’odeur des vieilles boi­se­ries, les par­quets en­caus­ti­qués, la proxi­mi­té de la mer, de beaux vi­traux cha­mar­rés dont ce­lui rap­pe­lant le combat fon­da­teur de saint Jaoua et des deux dra­gons ter­ri­fiant le pays du Faou, qui a long­temps nour­ri mon ima­gi­naire, l’autre vi­trail racontant, en de belles scènes co­lo­rées, la vie de la sainte de Li­sieux, une forme de faste rus­tique mais sûr. Il y a sur­tout, tout au fond de la nef, le bap­tis­tère, cette belle cuve de pierre ocre avec, sur ses flancs, l’ins­crip­tion des quatre fleuves du pa­ra­dis ter­restre. C’est au-des­sus de cette vasque que j’ai été por­té par mon par­rain Ga­briel, mon grand-père ma­ter­nel, l’homme si délicat, si ré­ser­vé, si si­len­cieux. C’est là qu’un jour d’août 1959 je suis en­tré dans l’Église et pas n’im­porte quelle église, une église fi­nis­té­rienne, forte en­core de ses tra­di­tions, de son socle de fer­veurs an­ciennes, une église bâ­tie au pé­ril de la mer, une nef ar­ri­mée, po­lie par les ans, au pa­vage et au seuil usés par le pas­sage ré­gu­lier des fi­dèles et des pè­le­rins. La vasque bap­tis­male est pla­cée tout à cô­té d’une porte qui, dans la géo­gra­phie du sanc­tuaire, oc­cupe une place sin­gu­lière puisque c’est celle qu’on ouvre le jour des en­ter­re­ments. C’est par cette porte que sont en­trés les cer­cueils de nombre de mes an­cêtres, et tout ré­cem­ment ce­lui de mon père.

La co­exis­tence de la cuve bap­tis­male et de la porte des morts est à mes yeux es­sen­tielle. Elle li­bère une signification pri­mor­diale : celle de la re­nais­sance, du pas­sage.

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