Tris­ka­lia au centre d’un long combat ju­di­ciaire

Le Télégramme - Carhaix - - LA UNE - Julien Vaillant

De­puis bien­tôt dix ans, d’an­ciens sa­la­riés, des mi­li­tants as­so­cia­tifs et des syn­di­ca­listes mènent une ba­taille ju­di­ciaire contre la co­opé­ra­tive agroa­li­men­taire Tris­ka­lia. In­cri­mi­née dans neuf af­faires concer­nant l’usage des pes­ti­cides et pour­sui­vie en jus­tice dans plu­sieurs pro­cé­dures, la co­opé­ra­tive de Lan­der­neau (29) re­fuse, elle, d’être le bouc émis­saire de la cause en­vi­ron­ne­men­tale.

Mar­di 4 sep­tembre 2018 : à Quim­per et Lan­der­neau dans le Fi­nis­tère, à Ploui­sy, Grâces, Lam­balle, ou en­core Glo­mel dans les Côtes-d’Ar­mor, des cadres et des ad­mi­nis­tra­teurs de Tris­ka­lia ex­priment, en­tou­rés de cen­taines de sa­la­riés et d’éle­veurs, « leur ras-le-bol face aux at­taques à ré­pé­ti­tion ». Un évé­ne­ment in­édit dans l’his­toire de la co­opé­ra­tive. Ce jour-là, les pa­trons du groupe agroin­dus­triel bre­ton (1) dé­noncent « des ac­ti­vistes qui disent des men­songes, en fai­sant l’amal­game de tout et n’im­porte quoi ». Des au­teurs de « pa­roles in­fâmes » qui mènent « une en­tre­prise de dé­sta­bi­li­sa­tion » à l’en­contre de la co­opé­ra­tive agri­cole, vi­sant « à porter at­teinte à son image, à ses ac­ti­vi­tés et donc à ses adhé­rents et à ses sa­la­riés ». Qui sont ces « ac­ti­vistes » ain­si poin­tés du doigt ? Stéphane Rouxel, Claude Le Guya­der, Pas­cal Bri­gant et Laurent Guillou, d’an­ciens sa­la­riés, au­jourd’hui ma­lades et li­cen­ciés pour in­ap­ti­tude. Edith Le Gof­fic, la veuve de l’un de leurs col­lègues. Mais éga­le­ment l’un de leurs pre­miers sou­tiens : Serge Le Quéau, re­trai­té de La Poste et syn­di­ca­liste de So­li­daires. Autres membres im­por­tants : Re­né Louail, agri­cul­teur et chef de file d’Eu­rope Écologie Les Verts au conseil ré­gio­nal de Bre­tagne, et Michel Bes­nard, le pré­sident de l’as­so­cia­tion de sou­tien aux vic­times des pes­ti­cides de l’Ouest. Sans ou­blier Fran­çois Laf­forgue, avo­cat spé­cia­li­sé dans la san­té au tra­vail, ha­bi­tué à fer­railler avec Mon­san­to, Bayer ou Volks­wa­gen, dont la par­ti­cu­la­ri­té est de dé­fendre uni­que­ment des vic­times.

En­quête sur un trou­peau dé­ci­mé

Les conten­tieux entre ce pe­tit groupe et la pre­mière co­opé­ra­tive agri­cole de Bre­tagne ? Il y a d’abord ceux concer­nant les quatre an­ciens sa­la­riés de l’usine d’ali­ments pour ani­maux Nu­tréa de Ploui­sy, tous at­teints d’une ma­la­die ir­ré­ver­sible : l’hy­per­sen­si­bi­li­té aux pro­duits chi­miques mul­tiples. Il y a en­suite ce­lui d’un père et de son fils, em­ployés de la plate-forme de Glo­mel, at­teints l’un et l’autre d’un can­cer. Mais aus­si le sui­cide de Gwé­naël Le Gof­fic, sur son lieu de tra­vail, en­core à Ploui­sy. Dans ces sept dos­siers, les plai­gnants consi­dèrent que les pes­ti­cides sont en cause. Autre dos­sier sym­bo­lique : le blo­cage par les ser­vices de l’État, au port de Brest, du­rant près de deux mois, de 25 000 tonnes de maïs ap­par­te­nant à Tris­ka­lia et char­gé en phos­phine : un gaz toxique uti­li­sé, entre autres, comme in­sec­ti­cide.

Le der­nier dos­sier ex­hu­mé par le col­lec­tif conduit à Mous­té­ru (22), tout près de Guin­gamp, où une en­quête pré­li­mi­naire a été ou­verte par le par­quet de Saint-Brieuc. Fin août, l’agri­cul­teur Christophe Tho­mas a dé­po­sé plainte après une er­reur dans la livraison des ali­ments pour son bé­tail : la nour­ri­ture pour ses bo­vins avait été mé­lan­gée avec des ali­ments pour la­pins conte­nant des an­ti­bio­tiques. À ce jour, 26 vaches sont mortes et 23 ont été avor­tées, un bi­lan qui ne cesse de s’alour­dir.

Tris­ka­lia condam­née trois fois

L’af­faire de Mous­té­ru est la neu­vième dé­non­cée de­puis 2010, date de la créa­tion de la pre­mière co­opé­ra­tive agri­cole bre­tonne (2). Jus­qu’ici, Fran­çois Laf­forgue a connu une fois la dé­faite face à Tris­ka­lia et l’a em­por­té à trois re­prises de­vant des ju­ri­dic­tions ci­viles spé­cia­li­sées, comme le tri­bu­nal des af­faires de sé­cu­ri­té so­ciale et le conseil des prud’hommes.

L’avo­cat pa­ri­sien a fait re­con­naître la « faute in­ex­cu­sable » de Tris­ka­lia, pour l’in­toxi­ca­tion par les pes­ti­cides de Stéphane Rouxel et Laurent Guillou, avant de faire ju­ger leurs li­cen­cie­ments « sans cause réelle et sé­rieuse, pour man­que­ment à l’obli­ga­tion de sé­cu­ri­té et in­suf­fi­sance de re­cherche de re­clas­se­ment ». Le sui­cide de Gwe­naël Le Gof­fic a, lui, été dé­cla­ré en ac­ci­dent du tra­vail. Mais le tri­bu­nal des af­faires de sé­cu­ri­té so­ciale de Saint-Brieuc n’a pas re­con­nu la faute in­ex­cu­sable de l’em­ployeur ; un ju­ge­ment pour le­quel Me Laf­forgue a fait ap­pel. Et la ba­taille ju­di­ciaire est loin d’être ter­mi­née (voir ci-contre).

Ne pou­vant lut­ter fi­nan­ciè­re­ment avec un groupe qui a réa­li­sé 1,9 mil­liard d’eu­ros de chiffre d’af­faires en 2017, l’avo­cat se fait no­tam­ment as­sis­ter bé­né­vo­le­ment par des syn­di­ca­listes, des scien­ti­fiques et des plai­gnants pour consti­tuer les dos­siers. C’est ain­si que Serge Le Quéau et Edith Le Gof­fic, l’épouse de Gwé­naël, ont re­la­té avoir me­né une « vé­ri­table en­quête po­li­cière » pour re­cueillir des té­moi­gnages sur les condi­tions de tra­vail et les der­nières se­maines dans l’en­tre­prise de l’an­cien chauf­feur mort à Ploui­sy.

Une en­quête eu­ro­péenne

Le combat ju­di­ciaire se trans­forme aus­si en combat d’image, avec l’ap­pui de per­son­na­li­tés comme Jo­sé Bo­vé. Fin 2016, la pé­ti­tion en ligne « Em­poi­son­nés par les pes­ti­cides, nous sommes tous concer­nés » a ain­si été si­gnée par plus de 83 000 per­sonnes. Pour faire avan­cer son combat, le pe­tit groupe s’est éga­le­ment tour­né vers l’Eu­rope et son par­le­ment. Re­çus par le Com­mis­saire eu­ro­péen à la san­té et à l’ali­men­ta­tion, au­di­tion­nés par la Com­mis­sion des pé­ti­tions, en­ten­dus dans le cadre d’un au­dit du Par­le­ment eu­ro­péen sur les pes­ti­cides en France, les vic­times et leurs sou­tiens ont en­core été re­çus of­fi­ciel­le­ment à Bruxelles, au dé­but du mois d’avril. L’un de leurs ob­jec­tifs est clair : faire ré­duire l’uti­li­sa­tion des pes­ti­cides par les en­tre­prises fran­çaises.

1. 16 000 agri­cul­teurs adhé­rents, 4 800 sa­la­riés et 280 sites com­mer­ciaux et in­dus­triels en Bre­tagne.

2. Tris­ka­lia est née de la fu­sion de Cam 56, Coo­pa­gri Bre­tagne et l’Union Eo­lys. L’an pro­chain, la co­opé­ra­tive va fu­sion­ner avec le Groupe d’au­cy pour don­ner nais­sance à une co­opé­ra­tive bap­ti­sée Eu­re­den (20 000 adhé­rents, 9 000 sa­la­riés et

3,1 mil­liards d’eu­ros de chiffre d’af­faires).

Pho­to J. V.

L’avo­cat Fran­çois Laf­forgue a fait re­con­naître la res­pon­sa­bi­li­té de Tris­ka­lia de­vant la jus­tice pour deux sa­la­riés in­toxi­qués aux pes­ti­cides et un troi­sième qui s’est sui­ci­dé sur son lieu de tra­vail.

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