UNE ARNAQUE PLA­NÉ­TAIRE AUX PLA­CE­MENTS SUR IN­TER­NET

Le Télégramme - Carhaix - - LA UNE - Di­mi­tri Rou­chon-Bo­rie

Des pro­messes de ren­de­ments très in­té­res­sants, de faux sites ban­caires, des in­ter­lo­cu­teurs for­més à la ma­ni­pu­la­tion men­tale… Tels sont les moyens mo­dernes em­ployés par un ré­seau in­ter­na­tio­nal d’es­cro­que­rie en ligne. Une en­quête, à la­quelle des gen­darmes bre­tons par­ti­cipent, est en cours. Le mon­tant de l’arnaque dé­pas­se­rait au­jourd’hui le mil­liard.

Des épar­gnants en quête de pla­ce­ments ren­tables et qui perdent l’ar­gent de toute une vie. Une cri­mi­na­li­té or­ga­ni­sée par­ti­cu­liè­re­ment ha­bile : voi­là pour les pro­ta­go­nistes de l’une des es­cro­que­ries les plus ju­teuses de l’ère in­ter­net. On parle de mil­lions d’eu­ros si­phon­nés chaque an­née au ni­veau na­tio­nal. A l’in­ter­na­tio­nal, le pré­ju­dice dé­pas­se­rait le mil­liard. La Sec­tion de re­cherches de la gen­dar­me­rie de Bre­tagne, très en pointe sur ces dos­siers com­plexes, en­quête.

L’étude de mar­ché des es­crocs est par­faite. Dans un contexte gé­né­ra­li­sé de mé­fiance à l’en­droit de l’im­pôt, de la taxe et des banques, le pli psy­cho­lo­gique est dé­jà là, qui fa­vo­rise les dé­marches d’une cri­mi­na­li­té in­ter­na­tio­nale hau­te­ment qua­li­fiée. Elle piège les épar­gnants avec des pro­messes de ren­de­ments avan­ta­geux. Et tout est bon pour at­ti­rer le client : bitcoin et cryp­to­mon­naies quand la mode était là. Le can­na­bis, le vin, la fo­rêt et même les vaches lai­tières au­jourd’hui. Un mi­roir aux alouettes qui plonge les vic­times dans un brillant jeu d’illu­sion­niste. Comme ce re­trai­té des Côtes-d’Ar­mor qui a per­du des cen­taines de mil­liers d’eu­ros.

« Les es­cro­que­ries fi­nan­cières re­posent sur un mode opé­ra­toire que l’on connaît main­te­nant par­fai­te­ment bien, et qui re­pose sur trois étapes très pré­cises », analyse le co­lo­nel Florian Ma­net, com­man­dant de la sec­tion de re­cherches de la gen­dar­me­rie de Bre­tagne. Voi­là des mois que les en­quê­teurs bre­tons de la di­vi­sion éco­no­mique et fi­nan­cière (De­fi) dé­roulent, pe­tit à pe­tit, la pe­lote de cette arnaque ef­fi­cace au­tant que ren­table.

« Il leur faut un ap­pât »

Les es­crocs ont d’abord be­soin d’un fi­chier clients. Pour ob­te­nir des noms et re­pé­rer des in­ves­tis­seurs po­ten­tiels - en re­cherche d’avan­tages fis­caux, ou qui viennent de tou­cher un hé­ri­tage, par exemple -, il leur faut un ap­pât. « Ils vont créer des sites in­ter­net, sur les­quels on vous pro­met 20 %, 40 % d’in­té­rêts… alors vous de­man­dez à en sa­voir da­van­tage et vous lais­sez une adresse mail ». Der­rière ces vi­trines, qui n’an­noncent pas l’es­cro­que­rie à ve­nir, se cache une in­gé­nie­rie dé­jà co­los­sale. « Les dé­ve­lop­peurs de ces sites peuvent être des com­plices ou simplement des pres­ta­taires qui ne se doutent de rien. Mais les es­crocs ont par­fai­te­ment as­si­mi­lé les règles du ré­fé­ren­ce­ment. Et pour que leur ma­nège fonc­tionne, il faut qu’ils ar­rivent en tête dans les moteurs de re­cherche - Google, par exemple ».

Flat­ter la ré­pu­ta­tion du site

Pour y par­ve­nir, ils em­bauchent des lo­cu­teurs dans des pays fran­co­phones. Ces scripts 2.0 sont char­gés de ré­di­ger des di­zaines de com­men­taires par jour sur des blogs ou autres, pour flat­ter la ré­pu­ta­tion du site. Ils créent des vi­déos, pos­tées sur YouTube. « L’enjeu est im­por­tant : car les es­crocs ont be­soin de don­nées fiables. Ils peuvent payer de 15 à 50 eu­ros la fiche client en fonc­tion de sa fia­bi­li­té. Ce­la doit nous in­ter­ro­ger sur ce que nous lais­sons comme in­for­ma­tions sur le Net ».

Ma­ni­pu­la­tion men­tale

Se­conde étape, une fois le client ci­blé : un coup de fil, via des call cen­ters. « Ils sont si­tués dans deux ou trois villes en Is­raël. Avec, en ar­riè­re­plan, des Fran­co Is­raé­liens à la ma­noeuvre. Ils louent des nu­mé­ros de té­lé­phone en 09 ou en 02, par exemple, pour jouer la carte de la proxi­mi­té et ga­gner la confiance des gens ». Comme l’a ré­vé­lé le mé­dia is­raé­lien The Times of Is­raël, les em­ployés des call cen­ter bé­né­fi­cient d’une for­ma­tion spé­ci­fique ba­sée sur la ma­ni­pu­la­tion men­tale. Au té­lé­phone, le contact est ef­fi­cace. « C’est une vé­ri­table em­prise psy­cho­lo­gique qui se met en place », es­time le co­lo­nel Ma­net, avec ce mé­lange de confiance ab­so­lue et de pres­sion per­ma­nente qui la ca­rac­té­rise. La phi­lo­so­phie du contour­ne­ment fis­cal, et un certain dis­cours de li­ber­té achèvent sou­vent de convaincre les clients pros­pec­tés.

Une fi­lière de blan­chi­ment

Sur­tout que les dé­buts sont pru­dents. « Au dé­part, les mises sont mo­destes. 1 000 eu­ros par exemple. Le client re­çoit des gra­phiques im­pres­sion­nants, avec des courbes de gains mon­tant en flèche. Après quelques mois, on lui pro­pose de pla­cer da­van­tage d’ar­gent. Et, pour­quoi pas, d’in­vi­ter des connais­sances à pla­cer éga­le­ment de l’ar­gent ? ». C’est le cas de ce re­trai­té bre­ton qui a im­pli­qué un de ses proches… Les deux ont tout per­du. Là en­core, « tout est illu­sion ». Les faux sites ban­caires maintiennent la victime sous une per­fu­sion pa­ra­di­siaque, tan­dis que l’ar­gent, lui, a com­men­cé un vé­ri­table voyage à tra­vers le pos­sible ban­caire. « Il passe d’un compte re­bond à un autre, de la Ré­pu­blique tchèque au Por­tu­gal, en pas­sant

La phrase

« On est très lar­ge­ment au-de­là du mil­liard (d’eu­ros) au ni­veau in­ter­na­tio­nal. C’est co­los­sal. » Guy Grand­gi­rard, pré­sident de l’ADC France

« On vous pro­met 20 %, 40 % d’in­té­rêts… alors vous de­man­dez à en sa­voir da­van­tage et vous lais­sez une adresse mail. »

« C’est une vé­ri­table em­prise psy­cho­lo­gique qui se met en place. »

par des des­ti­na­tions exo­tiques. Il est ain­si pul­vé­ri­sé sur des di­zaines de comptes dif­fé­rents, dans des pays peu re­gar­dants sur l’ori­gine des fonds. » L’ar­gent est pris en charge par une fi­lière de blan­chi­ment. « Il peut tran­si­ter par la Chine. Les fonds sont en­suite ré­in­ves­tis dans l’im­mo­bi­lier, à Pa­ris, sur la Côte d’Azur ou ailleurs. Il peut ser­vir éga­le­ment à ache­ter des biens, à Shan­ghai, les­quels dé­barquent en­suite au Havre après 40 jours de mer. Qui va contrô­ler au­jourd’hui un porte-conte­neurs qui trans­porte 20 000 boîtes de faux Dior ? »

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