L’heure du pro­cès

Le Télégramme - Carhaix - - FRANCE -

La vague de sui­cides à France Té­lé­com, à la fin des an­nées 2000, était de­ve­nue le sym­bole de la souf­france au tra­vail. L’ent­re­prise et ses ex-di­ri­geants dont le P-DG, Di­dier Lom­bard, sont ju­gés à par­tir de ce lun­di pour « har­cè­le­ment mo­ral ». Un pro­cès aux al­lures de pre­mière.

C’était il y a dix ans. France Té­lé­com (de­ve­nu Orange en 2013) faisait la Une en rai­son des sui­cides par­mi ses sa­la­riés : en 2008 et 2009, 35 em­ployés ont mis fin à leurs jours.

En juillet 2009, un tech­ni­cien mar­seillais de 51 ans se sui­ci­dait après avoir mis en cause, dans une lettre, le « management par la ter­reur ». Deux mois plus tard, une sa­la­riée de 32 ans se je­tait par la fe­nêtre de son bu­reau, à Paris, sous les yeux de ses col­lègues. Une pre­mière plainte était alors dé­po­sée par le syn­di­cat Sud, sui­vie d’autres, et d’un rap­port ac­ca­blant de l’ins­pec­tion du tra­vail. Pen­dant l’en­quête, les juges d’ins­truc­tion ont exa­mi­né les cas de trente-neuf sa­la­riés : dix-neuf se sont sui­ci­dés, douze ont ten­té de le faire, et huit ont su­bi un épi­sode de dépression ou un ar­rêt de tra­vail.

Un pro­cès sui­vi de près

Le pro­cès, qui doit durer plus de deux mois, se­ra sui­vi de près par les en­tre­prises, les syn­di­cats et les spé­cia­listes du monde du tra­vail : il pour­rait abou­tir à des condam­na­tions pour un har­cè­le­ment mo­ral ins­ti­tu­tion­nel, différent des cas clas­siques où le lien est di­rect entre l’au­teur pré­su­mé et sa vic­time. France Té­lé­com est la pre­mière ent­re­prise du CAC 40 à com­pa­raître pour « har­cè­le­ment mo­ral », dé­fi­ni par le code pé­nal comme « des agis­se­ments ré­pé­tés ayant pour ob­jet ou pour ef­fet une dé­gra­da­tion des condi­tions de tra­vail ».

Sur le banc des pré­ve­nus pren­dra place Di­dier Lom­bard, qui a di­ri­gé France Té­lé­com, de 2005 à 2010. De­vant des cadres en 2006, il avait donné le ton : « Il faut qu’on sorte de la position mère poule (…). Ce se­ra un peu plus di­ri­giste que par le pas­sé ». Cou­tu­mier des for­mules chocs, il avait par­lé, au pic de la crise, d’une « mode des sui­cides », avant de pré­sen­ter ses ex­cuses. L’ex-pa­tron re­trou­ve­ra au tri­bu­nal Louis-Pierre Wenes, ex-nu­mé­ro deux, et Olivier Bar­be­rot, ex-res­pon­sable des res­sources hu­maines. Quatre cadres se­ront ju­gés pour « com­pli­ci­té ». Tous en­courent 15 000 eu­ros d’amende et un an de pri­son. France Té­lé­com risque 75 000 eu­ros d’amende.

Une concur­rence of­fen­sive

Au coeur du pro­cès qui s’in­té­res­se­ra à la pé­riode 2007-2010 : les plans NExT et Act qui vi­saient à trans­for­mer France Té­lé­com en trois ans, avec, no­tam­ment, l’ob­jec­tif de 22 000 dé­parts sur 120 000 sa­la­riés. Du côté de la dé­fense, on in­sis­te­ra sur le contexte éco­no­mique. L’ent­re­prise, très for­te­ment en­det­tée, était de­ve­nue pri­vée mais comp­tait en­core 65 % de fonctionnaires. Elle faisait face à une concur­rence par­ti­cu­liè­re­ment of­fen­sive, avec, no­tam­ment, l’ar­ri­vée de Free. Sans ou­blier le « choc tech­no­lo­gique » : en quelques an­nées, in­ter­net et les smart­phones ont suc­cé­dé au mi­ni­tel et au té­lé­phone fixe. Pour les ma­gis­trats ins­truc­teurs, Di­dier Lom­bard « ap­pa­raît comme le prin­ci­pal res­pon­sable de la mise sous pres­sion de l’ent­re­prise ». Il a mis en place « une po­li­tique d’ent­re­prise vi­sant à dé­sta­bi­li­ser les sa­la­riés, (…), à créer un climat pro­fes­sion­nel an­xio­gène ». Il lui est re­pro­ché d’avoir eu recours à « des réor­ga­ni­sa­tions mul­tiples et désor­don­nées », « des mo­bi­li­tés géo­gra­phiques for­cées », « des in­ci­ta­tions ré­pé­tées au dé­part », etc. Le pro­cès s’an­nonce « exem­plaire » pour Sébastien Cro­zier, pré­sident du syn­di­cat CFE-CGC Orange. « C’est le pro­cès de di­ri­geants qui ont uti­li­sé la vio­lence so­ciale comme mé­thode de management. » Pour Marie Pe­zé, doc­teur en psy­cho­lo­gie, spé­cia­li­sée dans la souf­france au tra­vail, c’est « le pro­cès du siècle » qui va s’ou­vrir, avec, en ar­rière-fond, une ques­tion : « En 2019, face aux sui­cides des agri­cul­teurs, des policiers, des soi­gnants (…) quel est le prix d’un être hu­main au tra­vail ? ».

Sur le­te­le­gramme.fr

« On nous met­tait la pres­sion pour par­tir », té­moignent des sa­la­riés de France Té­lé­com

Pho­to AFP

Sur le banc des pré­ve­nus pren­dra place Di­dier Lom­bard, qui a di­ri­gé France Té­lé­com, de 2005 à 2010.

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