39-45 : les bals clandestins ont pros­pé­ré en Bre­tagne

Le Télégramme - Carhaix - - LA UNE - An­na Qué­ré

Ils étaient jeunes, in­sou­ciants et ai­maient dan­ser la valse ou la ja­va. Mal­gré leur in­ter­dic­tion dès mai 1940, les bals clandestins furent lé­gion dans les cam­pagnes bre­tonnes du­rant la Se­conde Guerre mon­diale : une pra­tique étroi­te­ment sur­veillée par les au­to­ri­tés pré­fec­to­rales. Il fau­dra at­tendre 1945 pour que leur in­ter­dic­tion soit le­vée par le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire.

Ils sont ar­ri­vés à pied ou à vé­lo jus­qu’à des granges iso­lées et valsent au son de l’ac­cor­déon. Du­rant l’Oc­cu­pa­tion, les jeunes gens, en Bre­tagne et ailleurs, se réunissent ré­gu­liè­re­ment pour dan­ser la valse, la ja­va ou la marche, bien loin des par­quets ci­rés des salles de bal. Une pra­tique ex­clu­si­ve­ment clan­des­tine : dès le 20 mai 1940, suite à l’ar­ri­vée des Al­le­mands sur le sol fran­çais, le mi­nistre de l’In­té­rieur, Georges Man­del, or­donne, en ef­fet, que tous les dan­cings soient fer­més. La me­sure concerne d’abord Paris, puis s’étend à l’en­semble du ter­ri­toire fran­çais les jours sui­vants. Le 2 mai 1941, les au­to­ri­tés al­le­mandes in­diquent dans une note que « seuls les rè­gle­ments fran­çais dé­ter­mi­ne­ront dé­sor­mais si la po­pu­la­tion ci­vile fran­çaise peut à l’ave­nir dan­ser dans les lieux pu­blics ». Aus­si­tôt, Jacques Fres­chotte, le nou­veau préfet des Côtes-du-Nord, ré­dige un ar­rê­té in­ter­di­sant les bals. « Dans les cir­cons­tances pé­nibles que nous tra­ver­sons, il convient de rap­pe­ler à ceux qui au­raient ten­dance à l’igno­rer que c’est de re­cons­truire le pays qu’il s’agit en ce mo­ment. Pour cette oeuvre, le chef de l’État compte sur sa jeu­nesse ; aus­si a-t-elle assurément mieux à faire que de se li­vrer à des di­ver­tis­se­ments sans idéal dont, au sur­plus, ni l’es­prit ni le corps n’ont à bé­né­fi­cier », écrit-il le 23 mai 1941, dans un pré­am­bule adres­sé aux maires du dé­par­te­ment.

Avant-guerre : un loi­sir de masse

Avant-guerre, le bal est pour­tant une pra­tique so­li­de­ment éta­blie. La qua­si-to­ta­li­té d’entre eux ont lieu le di­manche, dans le cadre de di­verses fes­ti­vi­tés : après des fêtes lo­cales, des concours de boules, des courses cy­clistes, mais aus­si - au grand dam de l’Église - des par­dons et des pè­le­ri­nages. Ils sont aus­si ré­gu­liè­re­ment or­ga­ni­sés par des as­so­cia­tions pour re­cueillir des fonds et, dans les villes de gar­ni­son, on or­ga­nise des bals mon­dains, où se croisent of­fi­ciers et no­tables lo­caux. Un autre type de bal émerge pen­dant les an­nées 1930 : les pro­prié­taires de dé­bits de bois­sons ou d’hô­tels-res­tau­rants mettent à dis­po­si­tion des salles de danse at­te­nantes à leur éta­blis­se­ment, avec, si pos­sible, un par­quet de bonne fac­ture et un pe­tit or­chestre. Se­lon l’his­to­rien, Alain Quillé­vé­ré, au­teur d’un ou­vrage sur les bals clandestins pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale (1), ce ré­seau des salles de danse est ex­trê­me­ment dense : à la fin des an­nées 1930, on en compte plus de 500 dans le seul dé­par­te­ment des Côtes-du-Nord ! Le cler­gé mène une lutte achar­née contre ces ras­sem­ble­ments de jeunes gens. Quant aux pou­voirs pu­blics, ils les sur­veillent de près, in­quiets des po­ten­tiels dé­bor­de­ments. Et pour cause, « un lieu ou­vert à tous, où se réunissent et s’étreignent, l’es­pace d’un instant, hommes et femmes, par­fois de ca­té­go­ries so­ciales éloi­gnées, ne pou­vaient les lais­ser in­dif­fé­rents », écrit l’his­to­rien.

Zèle pré­fec­to­ral

Du­rant l’Oc­cu­pa­tion, la vie quo­ti­dienne des Bre­tons est bou­le­ver­sée : il de­vient dif­fi­cile de se nour­rir conve­na­ble­ment, de se vê­tir, de se chauf­fer, de se dé­pla­cer. À cause de sa si­tua­tion stra­té­gique, la Bre­tagne est l’ob­jet de toute l’at­ten­tion des Occupants : la den­si­té des troupes al­le­mandes sur le ter­ri­toire est forte. En dé­pit des pri­va­tions et des dif­fi­cul­tés de dé­pla­ce­ment, les bals clandestins vont se main­te­nir tout au long de la guerre. La jeu­nesse fait fi des in­ter­dic­tions : entre jan­vier 1941 et mars 1945, Alain Quillé­vé­ré a pu iden­ti­fier pas moins de 440 bals clandestins dans les Côtes-du-Nord, grâce au nombre de PV (pro­cès­ver­baux) dres­sés sur cette pé­riode : un chiffre qui ne re­pré­sente cer­tai­ne­ment que la par­tie émer­gée de l’ice­berg.

Ces bals se dé­roulent es­sen­tiel­le­ment à la cam­pagne, loin des bourgs et des grandes ag­glo­mé­ra­tions, où ce type de ras­sem­ble­ment ne passe pas in­aper­çu. Des lieux par­fois très inattendus font of­fice de pistes de danse : ici, un ter­rain de foot­ball, là des car­rières désaf­fec­tées ou même une plage à l’abri des re­gards. Car ces ma­ni­fes­ta­tions sont étroi­te­ment sur­veillées par les au­to­ri­tés : les pré­fets sont à la ma­noeuvre et rap­pellent par de multiples courriers leur vo­lon­té de mettre fin « à ces ré­jouis­sances for­mel­le­ment in­ter­dites ». Dans ces zones ru­rales, c’est la gen­dar­me­rie qui as­sure l’es­sen­tiel de la sur­veillance. « Mais les dan­seuses et dan­seurs n’at­tendent pas que les forces de l’ordre leur in­timent de se re­ti­rer et s’égayent dans la cam­pagne dès qu’ils aper­çoivent un ké­pi », ra­conte l’his­to­rien.

À la Li­bé­ra­tion, quelques scènes de liesse po­pu­laire au­to­risent quelques valses et fa­ran­doles, comme à Rennes en août 1944, mais la pa­ren­thèse est vite re­fer­mée. Ce n’est qu’en mars 1945 que l’in­ter­dic­tion des bals est le­vée par le gou­ver­ne­ment pro­vi­soire du gé­né­ral De Gaulle.

Pour en sa­voir plus

1. « Bals clandestins pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale », Alain Quillé­vé­ré, Skol Vreizh, 2014.

2. « La Bre­tagne dans la guerre », L’Ouest en mé­moire, INA At­lan­tique.

3. « Le re­nou­veau du fest-noz », Fañch Pos­tic, Be­ce­dia, no­vembre 2016.

DR

L’ac­cor­déo­niste Emile Le Saux (de Prat) avec sa soeur au ban­jo. Cette photo date de 1940.Photo

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