La faute de M. Lom­bard

Le Télégramme - Carhaix - - DÉBATS - Vu par Her­vé Ha­mon

M. Lom­bard, an­cien pa­tron de France Té­lé­com, n’a ex­pri­mé au­cun re­gret à la barre du tri­bu­nal. On l’ac­cuse, ain­si que son staff, d’avoir or­ga­ni­sé une po­li­tique de har­cè­le­ment qui a conduit au sui­cide maints sa­la­riés (35 pour la seule an­née 2008-2009). Il en a vi­ré 22 000, et avait exi­gé que ce­la se fasse « par la porte ou par la fe­nêtre ». Lui ré­pond que la mai­son était en pé­ril, sur­en­det­tée, en proie à une concur­rence agres­sive et à une né­ces­saire mu­ta­tion tech­no­lo­gique.

Il a rai­son là-des­sus. A-t-il rai­son quand il dé­clare que les sui­cides étaient une « mode at­ti­sée par les mé­dias » ? Le tri­bu­nal tran­che­ra. Mais les syn­di­ca­listes, les ins­pec­teurs du tra­vail sont ve­nus té­moi­gner d’une souf­france in­to­lé­rable chez le per­son­nel, d’une perte dé­li­bé­rée de l’es­time de soi, et du fait que l’en­ca­dre­ment per­ce­vait une prime en fonc­tion des dé­parts qu’il ob­te­nait.

M. Lom­bard est cer­tai­ne­ment un homme convain­cu d’avoir sau­vé sa boîte. La bru­ta­li­té qu’il a ma­ni­fes­tée n’était pas seule­ment - un trait de ca­rac­tère, c’était une mé­thode. Et l’en­jeu de ces dé­bats est là. Il ne s’agit pas de sa­voir si le pa­tron est « mé­chant », il s’agit de sa­voir si un sys­tème de ma­na­ge­ment qui se fonde sur le stress, la dé­sta­bi­li­sa­tion des « col­la­bo­ra­teurs » (doux eu­phé­misme pour dé­si­gner le per­son­nel), est ad­mis­sible ou non.

Nous avons, en France, une or­ga­ni­sa­tion de l’en­tre­prise plus raide qu’ailleurs, fon­dée sur deux pi­liers : la hié­rar­chie la plus ver­ti­cale et l’opa­ci­té la plus to­tale. Le culte du chef, la va­lo­ri­sa­tion de « sa » so­li­tude et de « son » oeuvre sont lo­gi­que­ment ré­pan­dus au pays de Na­po­léon. L’oc­ca­sion m’est don­née d’em­bar­quer à bord de ba­teaux mi­li­taires : je puis té­moi­gner que l’avis et la per­son­na­li­té des équi­pages sont net­te­ment plus consi­dé­rés que dans le monde de l’in­dus­trie. Une or­ga­ni­sa­tion hu­maine qui gé­nère de la souf­france pose, évi­dem­ment, un pro­blème éthique, ce dont M. Lom­bard ne semble pas avoir conscience. Mais elle pose aus­si un pro­blème d’ef­fi­ca­ci­té. Le ma­na­ge­ment par le stress est, au fond, la mé­thode la moins in­ven­tive, la plus pa­res­seuse pour faire tra­vailler en­semble des femmes et des hommes dont les com­pé­tences sont, par es­sence, dis­tinctes. La faute de M. Lom­bard, si faute il y a - ce qu’éta­bli­ra le ju­ge­ment -, n’est pas uni­que­ment d’avoir cher­ché une ef­fi­ca­ci­té froide. C’est de n’avoir pas com­pris que le res­pect, ça paie.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.