Édouard Baer. « J’aime bien les ré­voltes in­utiles »

Le Télégramme - Carhaix - - CULTURES - Pro­pos re­cueillis par Jean Luc Wach­thau­sen

Avant de re­joindre Cannes où il pré­sen­te­ra la soi­rée d’ou­ver­ture du fes­ti­val mardi, le co­mé­dien de 52 ans s’est prê­té au jeu des ques­tions-ré­ponses sur la scène même du Théâtre An­toine où il joue ac­tuel­le­ment son nou­veau spec­tacle, « Les élu­cu­bra­tions d’un homme sou­dain frap­pé par la grâce ». Brève ren­contre avec un amou­reux de Brest, faux di­let­tante qui tra­vaille beau­coup.

> Quel sou­ve­nir conser­vez­vous de votre es­cale à Brest ?

J’étais ve­nu ani­mer une émis­sion sur Ra­dio No­va et j’en garde un mer­veilleux sou­ve­nir. Quel ac­cueil ! J’ai fait la connais­sance de la seule femme pa­tron pê­cheur et elle m’a em­me­né dans un coin per­du jus­qu’au bout de la baie, pres­qu’en Amé­rique… (rires).

> D’où vous est ve­nue l’idée de ce spec­tacle lou­foque, sorte de nu­mé­ro de tra­pèze ver­bal où vous évo­quez les ar­tistes et les écri­vains que vous ai­mez ?

C’est un col­lage d’idées, il faut en­suite les as­sem­bler. J’hé­si­tais entre plu­sieurs for­mules. Je vou­lais m’em­pa­rer d’un texte littéraire sur Charles Bu­kows­ki, comme je l’avais fait pour Pa­trick Mo­dia­no avec « Un Pe­di­gree », sur cette même scène du Théâtre An­toine. Puis, je me suis sou­ve­nu de mes pe­tites im­pro­vi­sa­tions sur Ra­dio No­va et j’ai pen­sé à un spec­tacle de slam, style Grand Corps Ma­lade. En fin de compte, j’aime la fic­tion, le théâtre, les his­toires qu’on ra­conte et je suis al­lé dans cette di­rec­tion.

> Celle d’un spec­tacle en roue libre, sur le fil où le pu­blic est pris à té­moin…

Après cin­quante ans, où on se dit : je peux en­core tout re­com­men­cer, fu­guer, es­sayer autre chose de nou­veau. C’est la der­nière étape. À 60 ans, c’est trop tard. En fait, l’idée du spec­tacle m’est ve­nue en pen­sant à un homme po­li­tique qui, avant un grand dé­bat, n’y va pas. Il se ré­fu­gie dans un bar. On le cherche. C’est la pa­nique et plein de choses lui passent dans la tête à ce mo­ment-là.

> Le titre évoque « un homme sou­dain frap­pé par la grâce ». De quelle grâce s’agit-il ?

Quand on est co­mé­dien, c’est l’es­poir qu’il va se pas­ser quelque chose d’in­at­ten­du. Une sorte de grâce, oui. C’est un peu iro­nique. En même temps, une re­pré­sen­ta­tion théâ­trale doit al­ler au-de­là du tra­vail et de ce qui est pré­vu. Si­non, ce­la ne suf­fit pas.

> On a l’im­pres­sion que vous im­pro­vi­sez beau­coup, non ?

Ah, je ne vous di­rai pas ce qui est écrit ou im­pro­vi­sé. II y a un fil conduc­teur, des ac­croches et puis des pe­tites zones en tra­vaux (rires) où tout est pos­sible. Il s’agit de faire croire au pu­blic qu’on est en di­rect, qu’on cherche en­semble ce qui se passe.

> Vous ai­mez jouer

la sur­prise ?

Le plai­sir du théâtre, c’est la sur­prise de se dire, voi­là ce qui est ar­ri­vé ce soir et pas un autre, de ne pas sa­voir ce qui va se pas­ser. C’est chouette. Par­fois, au théâtre, on a peur que ça ron­ronne, même si c’est bien écrit, bien mis en scène.

> Le théâtre res­semble chez vous à un for­mi­dable ter­rain de jeu, de li­ber­té…

Oui, vrai­ment. Au ci­né­ma, les choses vous échappent. Tout ap­par­tient au met­teur en scène. J’ai été très fier de tour­ner cette an­née « Mlle de Jonc­quières », avec Cé­cile de France, et « La lutte des classes ». Le théâtre, c’est autre chose, on est en di­rect même si c’est mis en scène. Tel soir, c était bien mais il faut re­com­men­cer le len­de­main. Il n’y a pas de nou­velles prises. C’est vous qui faites les gros plans, les cadres.

> Dans vos élu­cu­bra­tions, vous ci­tez le poème

« Les pas­santes » d’An­toine Paul, chan­té par Georges Bras­sens, Bu­kows­ki, Romain Ga­ry, Pa­trick Mo­dia­no, Bo­ris Vian, Louis Jou­vet… Ont-ils nour­ri votre vie, votre tra­vail de co­mé­dien ?

Oui. Pen­dant des an­nées, quand j’avais des doutes sur mon tra­vail, j’avais une sorte de sta­tue intérieure, des gens que j’ad­mire et dont je me di­sais comment ré­agi­raient-ils à ma place ? Ga­min, on se dit que fe­rait mon père ou Zor­ro ? Plus grand, ce sont des per­son­nages lit­té­raires. Que fe­raient Or­son Welles, Ga­ry, Mal­raux à ma place ?

> On a l’im­pres­sion que le pré­sent vous in­té­resse peu…

Pas du tout. Mais le pré­sent n’existe que parce qu’on est im­pré­gné du pas­sé, ins­pi­ré. Si on est dans le pré­sent im­mé­diat d’Ins­ta­gram, par exemple, on n’existe plus et on n’est pas heu­reux. Et mon spec­tacle est heu­reux parce qu’il ac­cepte la souf­france, la mort, la vieillesse et parce que je choi­sis de rire de toutes ces choses qui nous font peur.

> Qu’est ce qui vous agace dans notre époque ?

Plein de choses comme tout le monde. Les mo­tifs d’in­di­gna­tion ne manquent pas. Chaque époque est une suc­ces­sion de pro­blèmes, d’angoisse, de fu­reur, de co­lère. Mais ce n’était pas mon su­jet. J’aime bien les ré­voltes in­utiles, comme de se ré­vol­ter contre le temps qui passe. La vie est une fan­tai­sie.

> Vous al­lez ani­mer pour la qua­trième fois la soi­rée d’ou­ver­ture du fes­ti­val de Cannes. Ce­la vous amuse tou­jours ?

Oui (rires). J’ai dé­jà mon idée. Je vais ré­pé­ter avec un ac­cor­déo­niste pour voir si ce­la marche…

« Les élu­cu­bra­tions d’un homme sou­dain frap­pé par la grâce »

Au Théâtre An­toine, 14 bd de Stras­bourg (75010). Du mardi au sa­me­di à 20 h 30, jus­qu’au 3 juillet. Tél. 01 42 08 77 71.

© Pas­cal Chan­tier

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