SURPOIDS : CES MOTS QUI FONT MAL

Le Télégramme - Carhaix - - LA UNE - Na­tha­lie An­dré

En­tré dans le dic­tion­naire l’an der­nier, le mot gros­so­pho­bie évoque la vio­lence quo­ti­dienne que su­bissent les per­sonnes en surpoids ou obèses, vic­times de re­marques bles­santes, d’in­jures… Grâce à l’ac­tion de mi­li­tantes, la pa­role com­mence à se li­bé­rer. Livres, té­lé­films (comme ce­lui que va dif­fu­ser France 2 mer­cre­di soir), in­ter­views… per­mettent ain­si de mieux lut­ter contre ce type de dis­cri­mi­na­tion.

La gros­so­pho­bie fait de nom­breuses vic­times. Pen­dant long­temps, elles se sont tues, jus­qu’à ce que des mi­li­tantes prennent la pa­role. Dif­fu­sé sur France 2 ce mer­cre­di soir, le té­lé­film « Moi, grosse » est l’adap­ta­tion de l’his­toire de l’une d’entre elles. Le Té­lé­gramme vous en dit plus sur cette dis­cri­mi­na­tion, cette haine des gros. Un « dis­cours idiot » fus­ti­gé par un dié­té­ti­cien-nu­tri­tion­niste

Dié­té­ti­cien-nu­tri­tion­niste à l’hô­pi­tal De­la­fon­taine de Saint-Denis (Sei­neSaint-Denis) et en li­bé­ral à Paris, JeanB­rice Sé­né­gas nous éclaire sur ce que su­bissent les per­sonnes en surpoids ou obèses. Et dé­montre à quel point la stig­ma­ti­sa­tion peut être né­faste pour des pa­tients dé­jà en souf­france.

> La no­tion de gros­so­pho­bie est-elle en­sei­gnée aux fu­turs dié­té­ti­ciens-nu­tri­tion­nistes ?

Dans notre mé­tier, la gros­so­pho­bie existe. Donc, cer­tains en­sei­gnants en parlent, nous ex­pliquent les formes qu’elle peut prendre, ce qu’il faut faire pour avoir un com­por­te­ment dé­on­to­lo­gique, res­pec­tueux de la per­sonne : il ne faut pas la ju­ger. Les per­sonnes en surpoids ou obèses sont ju­gées par la société avec un dis­cours qui se ré­sume ain­si : « Le gros est une per­sonne en in­ca­pa­ci­té de faire ». La per­sonne en surpoids peut être vue comme une per­sonne qui ne se contrôle pas, qui ne reste pas dans les normes don­nées par l’OMS. C’est un dis­cours dra­ma­tique.

> Que su­bissent les per­sonnes vic­times de gros­so­pho­bie ?

Elles sont au mi­ni­mum vic­times de ré­flexions. Ce­la peut être des conseils dé­gui­sés de la part de l’en­tou­rage : « Oh, tu manges en­core un crois­sant ! Tu ne te rends pas compte de ce que tu fais ». C’est un dis­cours agres­sif, idiot.

> Parce que la gros­so­pho­bie va nour­rir l’obésité ?

Exac­te­ment. Si une per­sonne est de­puis un certain temps en surpoids, c’est un dis­cours qui va la mar­quer psy­cho­lo­gi­que­ment. Et si elle par­vient, à l’aide de ré­gimes ou de chi­rur­gie, à chan­ger, elle va être éven­tuel­le­ment fé­li­ci­tée pour ce qu’elle est ar­ri­vée à faire, et non pas pour ce qu’elle est ar­ri­vée à être, ce qui est très différent. Mais, si elle re­tombe dans l’obésité, on va consi­dé­rer qu’elle s’est de nou­veau lais­sée al­ler. Elle va être consi­dé­rée comme une per­dante. « Tu as un jo­li vi­sage. Dom­mage que tu sois grosse ». Li­lou (1), 55 ans, doit en­cais­ser ce type de re­marque. Elle est victime de ce qu’on ap­pelle la gros­so­pho­bie, à sa­voir l’en­semble des com­por­te­ments qui stig­ma­tisent et dis­cri­minent les per­sonnes en surpoids ou obèses. Ce qui a long­temps été tu. Jus­qu’à ce que des mi­li­tantes s’en alarment, que des au­teures le dé­noncent. En 2017, avec « On ne naît pas grosse », Ga­brielle Dey­dier (2) a, par exemple, li­vré un té­moi­gnage criant de vé­ri­té. « J’ai dé­ci­dé d’écrire pour ne plus m’ex­cu­ser d’exis­ter », ex­plique-t-elle dans les toutes pre­mières pages. En 2018, avec « Gros n’est pas un gros mot », Da­ria Marx et Éva Pe­rez-Bel­lo ont, elles, pro­po­sé « un ta­bleau cho­quant et 100 % vrai de ce que vivent les gros ».

En mai 2018, le terme de « gros­so­pho­bie » a, par ailleurs, in­té­gré le « Pe­tit Robert de la langue fran­çaise ». Ad­jointe au maire de Paris char­gée de l’Éga­li­té entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, Hé­lène Bi­dard est à l’ori­gine de cette avan­cée : c’est elle qui en a fait la de­mande au cé­lèbre dic­tion­naire. Cette lutte contre la gros­so­pho­bie, l’élue en a fait l’un de ses com­bats, car « c’est une dis­cri­mi­na­tion très ré­pan­due, qui touche par­ti­cu­liè­re­ment les femmes. Elles en souffrent très tôt, et même en étant dans un lé­ger surpoids. Des in­jonc­tions leur sont faites, ca­chées sous de la bien­veillance. On peut tous être le gros de l’autre », in­siste-t-elle.

« La société est gros­so­phobe »

So­lenn Ca­rof, cher­cheuse en so­cio­lo­gie à l’Ins­ti­tut Gustave-Rous­sy, ne dit pas le contraire. D’après elle, dans la me­sure où « la société est gros­so­phobe, on l’est for­cé­ment, car on a été éle­vé comme ça. Croyances et sté­réo­types sont très an­crés chez les in­di­vi­dus, même quand on pense ne pas en avoir ». Un exemple de ces croyances ? « Si elles le vou­laient, les per­sonnes obèses pour­raient mai­grir. Ce n’est pas si simple que ça. Vu le nombre de ré­gimes qui existent, tout le monde de­vrait être mince », fait-elle re­mar­quer.

Au-de­là du manque de vo­lon­té

Le manque de vo­lon­té, c’est ce qui est sou­vent re­pro­ché aux obèses. « Si une per­sonne est trop grosse, c’est qu’elle n’a pas eu la vo­lon­té de te­nir à dis­tance ce pa­quet de gâ­teaux four­rés au cho­co­lat », iro­nisent Da­ria Marx et Éva Pe­rezBel­lo, se­lon les­quelles « l’obésité est le symp­tôme d’une mul­ti­tude de maux : la pau­vre­té, le mal-être so­cial, la ma­la­die men­tale… ». Une pro­blé­ma­tique bien plus com­plexe que le manque de vo­lon­té.

Chez les gros­so­phobes, il n’y a pas le sou­hait de « comprendre ce qui a ame­né une per­sonne à être grosse. Ce qui n’est pas tou­jours lié à l’ali­men­ta­tion », sou­ligne So­lenn Ca­rof. Autre sté­réo­type : l’im­mo­ra­li­té. « On va sup­po­ser que les per­sonnes grosses mangent des choses im­mo­rales, grasses, su­crées, consi­dé­rées comme mau­vaises pour la san­té. Elles sont ani­ma­li­sées, vues comme n’étant pas ca­pables de re­fré­ner leurs dé­si­rs ». Les con­sé­quences de la gros­so­pho­bie peuvent être dra­ma­tiques. « Ce­la touche tou­jours plus de per­sonnes, qui se re­trouvent sou­vent seules face à cette vio­lence », dé­plore Hé­lène Bi­dard. « Elles vont se re­plier sur elles-mêmes, se­ront sus­cep­tibles de faire une dépression ou de ne plus oser sor­tir faire du sport », dé­taille So­lenn Ca­rof. « Quand on est obèse, al­ler à la pis­cine, ce­la peut être très com­pli­qué. Pour­tant, c’est un sport qui est adap­té ».

Hé­lène Bi­dard est par­fois ac­cu­sée de pro­mou­voir l’obésité. Elle s’en dé­fend : « C’est tout le contraire. Cer­tains font l’amal­game en di­sant : Il faut lut­ter contre l’obésité ; donc, il faut lut­ter

contre les obèses. Quand on in­sulte un obèse, on le pousse à se déso­cia­li­ser. La gros­so­pho­bie va ren­for­cer l’obésité ».

1. Elle fait par­tie des in­ter­nautes ayant ré­pon­du à notre ap­pel à té­moi­gnages.

2. Son livre a été adap­té pour France 2. « Moi, grosse » se­ra dif­fu­sé à 21 h, ce mer­cre­di. Un té­lé­film qui se­ra sui­vi d’un dé­bat.

De­po­sit­pho­tos

La gros­so­pho­bie touche ma­jo­ri­tai­re­ment les femmes. Cer­taines, même en lé­ger surpoids,su­bissent mo­que­ries et discriminations.

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