1944. Des avia­teurs US dans le gre­nier

Le Télégramme - Carhaix - - CARHAIX - Jean-Noël Po­tin

L’Amé­ri­caine Su­san Wy­sock suit ces jours-ci les traces de son père, avia­teur de l’US Air Force dont l’avion avait été abat­tu par les Al­le­mands au-des­sus de la Bre­tagne en 1944. Ro­bert Sou­thers a pu s’en ré­chap­per grâce no­tam­ment aux ef­forts du bou­cher de Saint-Her­nin.

L’his­toire est belle, sur­tout lors­qu’elle sort de la bouche d’un té­moin de l’époque. L’an­cien agri­cul­teur sain­ther­ni­nois Ro­bert Cal­lon­nec, n’avait que 13 ans au mo­ment des faits, le 5 jan­vier 1944, et conserve une mé­moire pho­to­gra­phique de l’évé­ne­ment. « Je me pro­me­nais un soir sur la route du ci­me­tière lorsque j’ai vu le bou­cher, Yves Bour­lès, re­ve­nir avec deux jeunes hommes. J’avais trou­vé ça bi­zarre. J’étais en­fant de choeur et je connais­sais tout le monde au vil­lage. J’étais sûr qu’ils n’étaient pas du coin ! Et ce qui m’avait in­tri­gué, c’est qu’ils ne di­saient pas un mot », ra­conte-t-il. Le doyen de la com­mune, au­jourd’hui âgé de 89 ans, ne s’était pas trom­pé !

Vieux et en mau­vais état

Comme ce­la lui a été confir­mé un an et de­mi plus tard, les deux jeunes hommes qu’il avait aper­çus en com­pa­gnie du bou­cher étaient en fait deux avia­teurs amé­ri­cains dont l’ap­pa­reil, un bom­bar­dier B17 de l’US Air Force, avait peu avant été abat­tu par les Al­le­mands. L’un d’eux, l’Amé­ri­cain Ro­bert Sou­thers, 23 ans à l’époque, était l’un des mi­trailleurs de l’équi­page. « Ces B17 étaient des ap­pa­reils connus pour être vieux et en mau­vais état, à tel point que l’ap­pa­reil por­tait le sur­nom de Slo Time Sal­ly », ex­plique Greg Wy­sock, beau-fils de l’avia­teur, ac­tuel­le­ment en Bre­tagne pour re­tra­cer, avec son épouse Su­san, le par­cours bre­ton de Ro­bert Sou­thers.

Pa­ra­chu­té à Lan­ri­vain

L’ap­pa­reil fi­gu­rait par­mi les 117 avions par­tis de Bu­ry-St-Ed­munds, au NordEst de Londres, pour al­ler pi­lon­ner une base aé­rienne à Bor­deaux. Onze d’entre eux n’ont pas pu re­ga­gner l’An­gle­terre. « Sur le che­min du re­tour, plu­sieurs ap­pa­reils ont été abat­tus par la DCA de Lo­rient ou pris en chasse par l’avia­tion al­le­mande. C’est le cas de l’ap­pa­reil de Ro­bert, qui avait été sé­pa­ré du reste de l’es­ca­dron du fait de sa len­teur », pré­cise Greg Wy­sock. Le B17 trans­por­tait une di­zaine de sol­dats. Cer­tains, comme Ro­bert, ont pu être pa­ra­chu­tés. D’autres sont dé­cé­dés. Ro­bert s’est ain­si re­trou­vé au beau mi­lieu de la cam­pagne centre-bre­tonne, à 12 ki­lo­mètres au nord-ouest de Lan­ri­vain.

Une ca­vale de 52 jours

Ro­bert, aus­si ap­pe­lé Bob, gagne Lan­ri­vain à pied. Bles­sé au bras gauche, il re­çoit les soins du Dr Le Bon­niec, à Saint-Nicolas-du-Pé­lem et, plus tard, du Dr Tho­mas à Maël-Ca­rhaix. Ce n’est que le dé­but de sa ca­vale bre­tonne, qui du­re­ra 52 jours, et qui l’amè­ne­ra no­tam­ment jus­qu’à Pon­ti­vy ou Ros­tre­nen. « Il a en­suite été ac­com­pa­gné vers Gou­rin par deux ré­sis­tants à bi­cy­clette, mais n’a ja­mais pu y par­ve­nir car la ville était pleine d’Al­le­mands qui pro­cé­daient à une rafle », sou­ligne Yvonne Millar, une pas­sion­née d’His­toire qui, avec son com­pa­gnon Dou­glas, a ef­fec­tué de nom­breuses re­cherches sur le su­jet. « La so­lu­tion fut de l’em­me­ner au ma­quis de Con­veau, où il a pas­sé trois ou quatre jours sous une tente, ajoute-t-elle. On l’a en­suite confié au bou­cher-char­cu­tier Yves Bour­lès à Saint-Her­nin, où il a re­trou­vé quatre de ses com­pa­gnons ».

Res­ter si­len­cieux

Les sol­dats amé­ri­cains sont alors lo­gés dans le gre­nier de la bou­che­rie, un éta­blis­se­ment qui fai­sait aus­si of­fice de bar et d’au­berge. On dé­nom­brait 16 ca­fés au bourg à l’époque. Ro­bert Cal­lon­nec, qui vi­vait à une cen­taine de pas de là, s’en sou­vient comme si c’était hier : « L’au­berge pos­sé­dait cinq ou six chambres. Beau­coup d’Al­le­mands la fré­quen­taient. C’est in­croyable que les Amé­ri­cains soient par­ve­nus à pas­ser in­aper­çus. Heu­reu­se­ment, tout le monde sa­vait gar­der sa langue en ce temps-là, mais j’ima­gine les ef­forts que les Amé­ri­cains ont dû faire pour res­ter si­len­cieux », lance-t-il.

Après l’étape saint-her­ni­noise, qui a du­ré plu­sieurs jours, les cinq avia­teurs ont été ame­nés à Ker­goat, où Ro­bert de Bois­sier les a lo­gés dans une pe­tite mai­son dans les bois, non loin du Ni­ver­nic. Ils se­ront en­suite conduits jus­qu’à Plou­ha (22), à la fa­meuse mai­son d’Al­phonse, d’où ils ont pu re­ga­gner l’An­gle­terre de nuit, sur un ba­teau de la Royal Na­vy, à la fin fé­vrier 1944.

Re­con­nais­sance

En dé­cou­vrant l’en­semble de ces lieux où son père a sé­jour­né, Su­san Wy­sock ne cache pas une cer­taine émo­tion. « Je suis très re­con­nais­sante envers toutes ces per­sonnes qui lui sont ve­nues en aide ». Elle qui n’avait ja­mais tra­ver­sé l’At­lan­tique ne regrette pas d’avoir fait le voyage, même si elle a un peu hé­si­té au dé­part. « Je me rends compte au­jourd’hui à quel point c’est im­por­tant de ra­con­ter cette his­toire. C’est mon de­voir au­jourd’hui. De dire à mes en­fants et pe­tits-en­fants ce qui s’est pas­sé ici ! ».

Ro­bert Cal­lon­nec (à gauche), doyen de Saint-Her­nin, avait 13 ans quand l’avia­teur Ro­bert Sou­thers a été ca­ché au gre­nier de la bou­che­rie du vil­lage. À sa droite : Greg et Su­san Wy­sock, beau­fils et fille de l’avia­teur, et Yvonne Millar, pas­sion­née d’His­toire à l’ori­gine de ce voyage des Amé­ri­cains.

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