Des fouilles de Ser­vel aux pre­miers éle­vages lai­tiers

Pra­tique de l’éle­vage et pro­duc­tion de lait sont ap­pa­rues sur la fa­çade at­lan­tique de l’eu­rope il y a 7 000 à 6 000 ans. C’est ce que ré­vèlent des fouilles ef­fec­tuées sur 24 sites en Eu­rope, dont l’un à Ser­vel, un quar­tier de Lan­nion (22).

Le Télégramme - Châteaulin - - ÉCONOMIE - Hervé Queillé

T Cy­ril Mar­ci­gny, ar­chéo­logue à l’in­rap, a par­ti­ci­pé aux fouilles me­nées en France, à Ali­zay (Eure), et sui­vi celle de Ker­vou­ric, à Ser­vel, conduite par Laurent Ju­hel. Il ex­plique pour­quoi cette dé­cou­verte est ma­jeure.

Com­ment avez-vous dé­ter­mi­né que les agri­cul­teurs sont ap­pa­rus au Néo­li­thique ?

Nous avons ana­ly­sé les ré­si­dus de li­pides conte­nus dans les po­te­ries col­lec­tées lors de ces fouilles, qui ont dé­bu­té en 2011. Sa­voir ce qui avait été cui­si­né dans ces vases a per­mis de dé­ter­mi­ner le type de po­pu­la­tion qui les avait uti­li­sés. Le fait d’avoir re­le­vé des traces de viande de boeuf ou de lait était clair : ces cé­ra­miques avaient été uti­li­sées par des agri­cul­teurs et non pas par des chas­seurs-cueilleurs, si­non nous au­rions trou­vé plu­tôt des traces de baies bouillies. Ces consta­ta­tions ont été cor­ro­bo­rées par les ré­sul­tats ob­te­nus sur les 22 autres sites de l’en­quête - conduite par Mi­riam Cu­bas, de l’uni­ver­si­té de York -, des Pays baltes au Por­tu­gal.

En quoi cette dé­cou­verte est-elle im­por­tante ?

Elle illustre un mo­ment ma­jeur dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. L’ar­ti­cu­la­tion du sixième mil­lé­naire nous fait pas­ser à un monde qui est le nôtre. L’ap­pa­ri­tion de l’éle­vage est une ré­vo­lu­tion, une rup­ture to­tale. À par­tir de ce mo­ment, on va adap­ter les mi­lieux pour l’être hu­main alors que jusque-là, il les su­bis­sait. On passe à un pay­sage qui va être as­ser­vi, dès qu’on pra­tique l’agricultur­e.

Pour­quoi le choix de ces sites ?

À Ali­zay, on avait dé­jà trou­vé un rare vase de la Ho­guette, une cé­ra­mique très an­cienne, du sixième mil­lé­naire. De­puis 50 ans, on se de­man­dait si ce type de vase avait été fa­bri­qué par des chas­seurs­cueilleurs ou des agri­cul­teurs. Quant à Ker­vou­ric (site fer­mé en 2014 et de­ve­nu un lo­tis­se­ment, NDLR), ce site était très in­té­res­sant car bien conser­vé, avec trois grands bâ­ti­ments du Néo­li­thique qu’on n’avait jus­qu’alors ja­mais trou­vé aus­si loin à l’ouest et riches en mo­bi­lier. Ce qui a per­mis d’étof­fer nos connais­sances sur les modes de vie de l’époque.

Les agri­cul­teurs du nord étaient-ils les mêmes que ceux du sud ?

C’est le deuxième point ma­jeur, confir­mant les sus­pi­cions que nous avions : on éle­vait des vaches au nord et des chèvres et mou­tons au sud de l’eu­rope, es­pèces adap­tées à la vé­gé­ta­tion lo­cale. Les pre­miers agri­cul­teurs de la côte sud de l’at­lan­tique ex­ploi­taient les ani­maux pour leur lait. Mais c’est en se pro­pa­geant vers le nord que cette pra­tique au­rait vrai­ment pro­gres­sé. Confron­tés aux cli­mats plus rudes, les éle­veurs du nord au­raient eu da­van­tage be­soin des avan­tages nu­tri­tion­nels du lait. Par ailleurs, cette étude ré­vèle aus­si deux ré­gimes ali­men­taires dif­fé­rents, un mo­dèle sur le­quel nous sommes tou­jours un peu. Les re­cherches sont tou­jours en cours mais il sem­ble­rait que l’ac­cou­tu­mance au lac­tose se soit faite plus ra­pi­de­ment au nord.

Les pro­duits lai­tiers ont-ils sup­plan­té les pro­duits de la mer ?

L’étude ré­vèle, de fait, la dis­pa­ri­tion des ali­ments is­sus de la mer dans les ré­ci­pients. Mais l’hy­po­thèse de leur re­jet par les Néo­li­thiques au pro­fit des pro­duits lai­tiers se­rait à confir­mer. Nous n’avons pas étu­dié as­sez de vases. De plus, nous avons fouillé des sites de l’in­té­rieur des terres, car la côte, éro­dée de­puis, se trou­vait bien au-de­là ; et, si ça se trouve, des sites cô­tiers, gros consom­ma­teurs de co­quillages, sont par­tis à la mer. Et il y au­rait bien d’autres fac­teurs à prendre en compte. Par exemple, si on com­pare avec l’époque mé­dié­vale, on sait que les gens vi­vant sur les côtes consom­maient les pro­duits de la mer et ceux vi­vant un peu en re­trait, plus du tout.

Laurent Ju­hel IN­RAP

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