Cha­pitre 4 – épi­sode 1 par Marc Pen­nec

Le Télégramme - Châteaulin - - LA CRISE DU CORONAVIRU­S -

T Il fal­lait qu’il en ait le coeur net. Le doute lui ron­geait le sang : sa Ger­maine dans les pattes d’un in­con­nu ? Im­pen­sable. Sans comp­ter que l’échelle brin­que­ba­lait et qu’avec le vent qui re­com­men­çait à souf­fler, le cli­que­tis mé­tal­lique ré­son­nait jus­qu’au bout de la ferme. Ges­ta­po rem­po­cha ses ju­melles, coin­ça son sty­lo entre les dents, le car­net de notes dans la poche du treillis pour re­des­cendre de son per­choir. Il ve­nait de dé­ci­der de frap­per un grand coup. Au sens propre si be­soin, même s’il n’était pas trop por­té pour la cas­tagne, son ga­ba­rit ne le lui per­met­tait pas.

Mais là, il y avait ur­gence.

- Qui ça ?

- Jean­not ! na­silla une voix dans le por­table. Jean­not Pos­tec, de Con­car­neau.

Man­quait plus que ce chon­chon, s’aga­ça Ma­rie-laure Lelièvre.

À la té­lé, le pro­fes­seur Chi­ro­kine ba­vas­sait comme une bête, dans un dé­cor de boîtes de Pé­tri, d’éprou­vettes, de pi­pettes, et de pos­ters d’élus du Par­ti ré­pu­bli­cain. Il ba­rat­tait des courbes et des stats, bra­quait ses in­ter­lo­cu­teurs à la ma­nière d’un to­re­ro en fin de car­rière.

Mais der­rière le spec­tacle té­lé­vi­suel, il y avait tous ces morts qui s’ac­cu­mu­laient jour après jour et com­men­çaient à cou­ler du plomb sur le mo­ral. Avec ses longs che­veux fi­lasses, Chi­ro­kine res­sem­blait à un vieil hip­py qui au­rait dé­lais­sé la com­pa­gnie des frères Pé­tard pour la pa­ra­no et l’ai­greur de la com­pé­ti­tion scien­ti­fique. Un type étrange. Pas désa­gréable mais étrange. Qui me­na­çait, comme les pré­di­ca­teurs évan­gé­listes : « Nous sommes tous mor­tels. Dans nos so­cié­tés, on ne sup­porte plus le risque ».

- Quoi, Jean­not, qu’est-ce que tu veux ? grin­ça Ma­rie-laure. De­puis plu­sieurs jours, il n’était pas dans son as­siette. Et pour bien faire, il avait sa­cré­ment ar­ro­sé son spleen la veille. Un apé­ro par skype avec des potes. La ligne qui gar­gouillait, les verres qu’on des­cen­dait à grande vi­tesse. Ils avaient bou­lot­té des am­phet’, ava­lé des gin-to. De­puis plu­sieurs jours, sa boîte l’avait en­chaî­né au té­lé­tra­vail dans un 70 m2 spar­tiate. Éplu­cher des car­nets d’adresse, faire des ad­di­tions et en ce mo­ment sur­tout des sous­trac­tions, re­lan­cer les clients. Et en­di­guer un che­faillon qui fouet­tait dur de­vant les in­jonc­tions de la Di­rec­tion. Et le tra­quait ma­tin, mi­di et soir. À la li­bé­ra­tion, grom­me­lait Jean­not, ce­lui-là, je me le paye. La boule à zé­ro !

- Alors quoi ? re­lan­ça Ma­rie-laure, d’un ton de plus en plus rogue. Jean­not avait du mal à lâ­cher le mor­ceau. Le Mar­cel, pftttt, en­vo­lé. Por­table muet. Rien de­puis des jours. La pre­mière fois que ça ar­ri­vait.

Ces deux-là fai­saient la paire. Connus de Douar­ne­nez à Con­car­neau. Avec cro­chets et em­brouilles par Plovan, Quim­per et Beg-meil. Pas mé­chants mais grandes gueules, une sorte de Grand Ma­gic Cir­cus à bon mar­ché. Une dou­blette juste bonne à bu­ti­ner, à se mettre mi­nable le ven­dre­di soir, à ra­do­ter au coin des zincs des blagues com­plè­te­ment piches cha­lu­tées sur in­ter­net. Des pis­tards à l’an­cienne. Un peu lar­gués.

- Euh… Je cherche Mar­cel, il est là ?

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