LES FORCES DE L’ORDRE BRE­TONNES AMÈRES

Des po­li­ciers et gen­darmes en Bre­tagne nous donnent leur sen­ti­ment sur les ac­cu­sa­tions de ra­cisme et de vio­lences qui pèsent sur les forces de l’ordre.

Le Télégramme - Châteaulin - - LA UNE - Anne-cé­cile Juillet et Her­vé Cham­bon­nière

T Dif­fi­cile de dire si la Bre­tagne est mieux ou moins bien lo­tie en termes de vio­lences des forces de l’ordre ou de ra­cisme dans l’ins­ti­tu­tion : les don­nées concer­nant les plaintes pour vio­lences po­li­cières ne sont pas di­vul­guées de fa­çon ré­gio­nale par le mi­nis­tère de l’in­té­rieur. Nous avons alors don­né la pa­role à ceux qui sont sur le ter­rain.

Le ra­cisme, « ni plus ni moins qu’ailleurs »

« Il n’y a pas de ra­cisme ins­ti­tu­tion­nel dans nos rangs » : mar­di, un tract du syn­di­cat Al­liance Po­lice na­tio­nale pour la Bre­tagne le mar­te­lait en­core. « La po­lice est com­po­sée d’hommes et de femmes d’ho­ri­zons et d’ori­gine di­vers, c‘est ce qui en fait sa ri­chesse. » Pour beau­coup au sein de l’ins­ti­tu­tion, les temps ont chan­gé, et « fi­ni l’époque du vieux flic fa­cho, si tant est qu’elle ait exis­té ».

« Le ra­cisme, ce n’est plus un su­jet dans la po­lice de­puis belle lu­rette », ap­puie un haut fonc­tion­naire en poste en Bre­tagne. « On compte dans nos rangs des per­sonnes is­sues de l’im­mi­gra­tion et fran­che­ment, c’est un non-su­jet. Pour avoir par­ti­ci­pé à des cam­pagnes de re­cru­te­ment, il nous était même de­man­dé de re­cru­ter "au sein de la di­ver­si­té". Nous, on pre­nait les meilleurs, quelle que soit leur ori­gine, point barre. C’est ça la po­lice ». « Elle est le re­flet de la so­cié­té, il y a peut-être des ra­cistes ici, mais ni plus ni moins qu’ailleurs ! », en­chaîne un gar­dien de la paix.

Il tient aus­si à mettre « les pieds dans le plat » : « Je n’ai ja­mais en­ten­du un col­lègue s’en prendre sé­rieu­se­ment à un autre parce qu’il était noir ou arabe. Ce­lui qui le fait se fait rem­bar­rer. Et si c’est fait, c’est sur le ton de la bou­tade, si c’est re­lou (lourd, NDLR), on ar­rête vite. En re­vanche, dans les quar­tiers, j’ai en­ten­du bon nombre de fois des dé­lin­quants les qua­li­fier de traîtres ou de ven­dus. Qui sont les ra­cistes, alors ? ! »

« La force n’est pas la vio­lence »

« At­ten­tion à ne pas dire usage de la force = vio­lences po­li­cières », aver­tit un of­fi­cier de gen­dar­me­rie. « Le re­cours à la vio­lence doit être lé­gi­time et pro­por­tion­né. S’il y a des vio­lences in­dues, nous sommes dans un État de droit, il faut les si­gna­ler. Je suis convain­cu que ces garde-fous et ces ca­naux de si­gna­le­la ment fonc­tionnent. »

Cette po­si­tion ne convainc pas Me Sté­phane Val­lée, avo­cat pé­na­liste nan­tais, qui est in­ter­ve­nu dans une ving­taine de dos­siers de vio­lences po­li­cières : « Au­cun d’entre eux n’a abou­ti de­vant un tri­bu­nal. Quand l’en­quête conclut que les faits sont avé­rés, mais que le po­li­cier n’a pu être iden­ti­fié, il nous est im­pos­sible d’al­ler plus loin… Même si les ju­ri­dic­tions nous ré­servent un ac­cueil plus bien­veillant, je trouve qu’il y a beau­coup de fri­lo­si­té de la part des ins­ti­tu­tions po­li­cière et ju­di­ciaire ». Un po­li­cier de base, avec plus de 25 ans de car­rière à son ac­tif, en­rage : « Oui, il y a des abus, oui, c’est dé­plo­rable. Mais être poin­té du doigt dès qu’on est contraint de faire usage de la force, ce n’est pas pos­sible. On ne pour­ra plus in­ter­ve­nir ! On ne nous écoute plus. Il n’y a plus de dia­logue. Pour­quoi ? Parce que la po­lice, c’est l’état. C’est l’en­ne­mi ! Même en Bre­tagne, la si­tua­tion est alar­mante, je trouve. Le risque ? Que ten­sion monte des deux cô­tés ».

La vi­déo em­bar­quée, so­lu­tion mi­racle ?

Pour l’avo­cat nan­tais, « ce qui change la donne, c’est la vi­déo » : « Dans le cas de George Floyd, s’il n’y avait pas eu cette vi­déo, on n’au­rait rien su (...). Je ne com­prends pas l’hos­ti­li­té des po­li­ciers à l’égard des vi­déos : s’ils n’ont rien à se re­pro­cher, il n’y a au­cune crainte à avoir ». De quel type de vi­déo parle-t-on ? Dans le cas de George Floyd, c’est un fais­ceau de vi­déos pri­vées (té­lé­sur­veillance, té­moins de la scène, comme l’a très bien mon­tré un re­por­tage du New York Times in­ti­tu­lé "Huit mi­nutes et 46’’). Ce type d’en­re­gis­tre­ments est source de mé­fiance pour cer­tains po­li­ciers : « Toute vi­déo peut don­ner l’im­pres­sion qu’il y a des vio­lences. Une fois que c’est sur les ré­seaux so­ciaux, on ne peut plus rien ar­rê­ter. C’est le grand dé­fou­loir. Mais sans contexte, on peut faire dire tout et n’im­porte quoi à une vi­déo… » En re­vanche, les ca­mé­ras em­bar­quées sur les forces de l’ordre semblent mieux per­çues : « Je pense que la gé­né­ra­li­sa­tion de leur re­cours, pour les in­ter­ven­tions, se­rait une très bonne chose, ana­lyse cet of­fi­cier de gen­dar­me­rie. C’est un sys­tème ef­fi­cace et pro­tec­teur, qui fait sou­vent tom­ber les ten­sions. Son dé­ploie­ment est pour le mo­ment frei­né, chez nous, pour des rai­sons bud­gé­taires. Tech­ni­que­ment, aus­si, il semble y avoir en­core des pro­blèmes em­pê­chant de ga­ran­tir plei­ne­ment le res­pect de cer­taines ré­gle­men­ta­tions ».

« Oui, il y a des abus, oui, c’est dé­plo­rable. Mais être poin­té du doigt dès qu’on est contraint de faire usage de la force, ce n’est pas pos­sible. On ne pour­ra plus in­ter­ve­nir. » UN PO­LI­CIER

Pho­to Fran­çois Des­toc

Bri­gitte Jul­lien, di­rec­trice de L’IGPN

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