L’AT­TA­CHÉ DE PRESSE DES BLEUS DONNE SA VER­SION DU FIAS­CO

Dix ans après, Fran­çois Ma­nar­do estime, avec le re­cul, que le scan­dale ne pou­vait qu’écla­ter au vu des choix faits dès 2008.

Le Télégramme - Châteaulin - - LA UNE - Pas­cal Ca­bioch

ll y a dix ans jour pour jour, l’équipe de France fai­sait la grève de l’en­traî­ne­ment en plein Mon­dial en Afrique du Sud pour protester contre la pa­ru­tion dans la presse d’in­sultes lan­cées par Nicolas Anel­ka à la mi-temps du match France - Mexique (2-0). At­ta­ché de presse des Bleus à l’époque et donc au coeur du « scan­dale de Knys­na », Fran­çois Ma­nar­do re­vient sur cet épi­sode dou­lou­reux de l’histoire du foot­ball fran­çais.

Fran­çois Ma­nar­do, vous étiez dans le bus, quels sont vos souvenirs ?

J’y suis mon­té. J’avais le com­mu­ni­qué (qui an­non­çait la grève) entre les mains mais il était hors de ques­tion que je lise ce bout de papier. Ma pré­oc­cu­pa­tion était de dire à Pa­trice Evra, qui me l’avait don­né et m’avait de­man­dé de le lire, qu’il était ab­so­lu­ment hors de ques­tion que je le fasse. Compte te­nu de mes re­la­tions avec Pat’, je vou­lais juste lui dire que c’était aux joueurs de le lire. Mais je n’ai pas pu car j’ai eu à peine le temps de l’apos­tro­pher que Ray­mond Do­me­nech (le sé­lec­tion­neur), qui m’avait em­boî­té le pas, a de­man­dé où était le papier. Compte te­nu de l’at­mo­sphère dans cette bulle, je les ai lais­sé se dé­mer­der. Je suis des­cen­du du bus et je n’y suis plus jamais re­mon­té.

Avez-vous des re­grets ?

Concer­nant la lec­ture du com­mu­ni­qué, je n’ai ab­so­lu­ment aucun re­gret. C’était un mo­ment de lu­ci­di­té to­tale . Ce com­mu­ni­qué s’op­po­sait di­rec­te­ment à mon em­ployeur et à l’équipe de France. Après, à un ni­veau plus large, évidemment que je peux avoir des re­grets. C’était un tel bour­bier, cette équipe de France. Pour être bref, je n’aurais pas dû ac­cep­ter cette fonc­tion (il était en poste de­puis 2008 et à la Fé­dé­ra­tion de­puis 2006).

Vous n’avez pas sen­ti la ca­tas­trophe ar­ri­ver ?

Les dés étaient pi­pés mais j’étais très naïf car je me nour­ris­sais de plein d’illu­sions par rap­port à cette équipe de France, ce qu’elle re­pré­sen­tait, ce qu’elle est. Aus­si pres­ti­gieuse qu’elle soit, si on grat­tait le vernis à cette époque-là, c’était un bour­bier. Après l’afrique du Sud, j’ai dé­cou­vert beau­coup de choses qui re­mon­taient à 2008. J’ai pu comprendre comment on était ar­ri­vé là. Je suis naïf mais pas abru­ti et, là-bas, j’avais déjà compris que tout ce qui ar­ri­vait n’était pas un ha­sard. Nous étions dans une crise de gou­ver­nance majeure. Elle était la­tente au début mais au fil des semaines, des mois, elle s’est am­pli­fiée et on en est ar­ri­vé là… J’ai déjà fait partie de so­cié­tés avec des si­tua­tions com­pli­quées, des luttes de pouvoir et d’in­fluence. Mais au de­gré at­teint à la fin de cette dé­cen­nie à la Fé­dé­ra­tion, c’était du jamais vu et cela res­te­ra dans les an­nales.

Ray­mond Do­me­nech était-il plutôt cou­pable ou vic­time de cette si­tua­tion ?

Ray­mond Do­me­nech et Jean-pierre Es­ca­lettes (le président de la Fé­dé­ra­tion

à l’époque) ont été les ac­teurs ma­jeurs de cette si­tua­tion. Même si les joueurs ne doivent pas être ab­sous, à l’époque, il ne fal­lait pas être grand clerc pour de­vi­ner qui avait se­mé les graines de cette crise.

De l’extérieur, il y avait le sen­ti­ment d’une spi­rale in­fer­nale….

A dé­faut d’être une cer­ti­tude, ma convic­tion est que tout ça de­vait ar­ri­ver. Pour l’avoir vé­cu de l’intérieur, et même si on peut tom­ber sur des lea­der­ships assez ubuesques dans des entreprise­s, on était à un ni­veau assez ex­cep­tion­nel. Nous avions un président qui, en dépit de toutes ses qua­li­tés hu­maines, n’était pas taillé pour cette fonc­tion. Il l’a d’ailleurs reconnu, tard mal­heu­reu­se­ment, mais il l’a reconnu. Il avait une autre vision de ce sport et des li­mites cer­taines de ce monde profession­nel très dur. Et nous avions aus­si un sé­lec­tion­neur pas non plus taillé pour l’affaire et qui, après l’euro 2008 (NDLR : éli­mi­na­tion au 1er tour et de­mande en ma­riage à la té­lé dans la fou­lée), soit qui était aveu­glé, soit qui a ac­cep­té, par les traits de sa personnali­té, de conti­nuer l’aven­ture qui allait forcément être ban­cale en termes de ma­na­ge­ment. Spor­ti­ve­ment, ce n’était pas une fin de cycle mais nous étions dans un contexte ir­res­pi­rable. Nous étions l’équipe que tout le monde ai­mait dé­tes­ter. Dans ce sen­ti­ment fort et op­pres­sant, le sé­lec­tion­neur cris­tal­li­sait beau­coup de ces mau­vaises vi­bra­tions, qu’il pro­vo­quait aus­si...

Les joueurs sont-ils aus­si cou­pables ?

Ils sont plus responsabl­es que cou­pables. On ne peut pas tout leur mettre sur le dos car la faillite de la gou­ver­nance n’était pas de leur fait. Et il ne faut pas trop attendre des joueurs. Ils ont déjà assez sa­von­né leur planche en 2010 pour qu’en plus, ils aient une res­pon­sa­bi­li­té importante sur les deux an­nées pré­cé­dentes.

Pa­trice Evra ne fut-il pas un peu le bouc émis­saire ?

Oui, il est ca­pi­taine. Si le per­son­nage a beau­coup évo­lué, à l’époque, il était amou­reux de l’équipe de France. Il ma­ni­fes­tait une fierté à être sé­lec­tion­né et à re­pré­sen­ter l’équipe de France que je n’ai pas connue à ce de­gré-là chez d’autres joueurs. Après, ce rôle de ca­pi­taine, qui lui est tom­bé sur le coin de la gueule car il n’avait rien de­man­dé, il était impossible à tenir. En 2010, ce bras­sard était un bou­let à por­ter. C’est tom­bé sur lui mais cela au­rait été aus­si un bou­let pour n’importe quel autre joueur. La si­tua­tion était in­ex­tri­cable...

Il n’y avait donc plus rien à faire pour s’en sortir…

C’est un res­sen­ti, on ne pou­vait pas en­rayer la spi­rale. Quand vous ne res­pec­tez pas le sens de l’histoire, c’est l’histoire qui se charge de vous le faire payer, mais sans vous an­non­cer le mode opé­ra­toire. Et après l’euro 2008, Do­me­nech au­rait dû être débarqué, surtout dans le climat de l’époque et avec l’image de l’équipe et celle de son sé­lec­tion­neur, qui n’étaient vrai­ment pas bonnes.

Les joueurs étaient-ils conscients de l’image qu’ils al­laient don­ner ?

Il n’a pas fal­lu attendre long­temps pour qu’ils s’aper­çoivent de ce qu’ils ve­naient de faire. Mais, sur le mo­ment, non. Et il faut rap­pe­ler un dé­tail qui a son im­por­tance : le jour de la grève, ils n’avaient pas prévu que l’en­traî­ne­ment se­rait ouvert au public, ils sou­hai­taient res­ter à l’hô­tel et ne pas s’en­traî­ner. Comme aucun média n’avait ac­cès à l’hô­teli, ils ima­gi­naient que cela au­rait fait un bruit ter­rible mais pas cet impact mé­dia­tique. Ils ont dé­cou­vert tard que cet en­traî­ne­ment était ex­cep­tion­nel­le­ment ouvert au public. Pour des rai­sons de sé­cu­ri­té, ce n’était que le deuxième en Afrique du Sud et quand les joueurs l’ont ap­pris, tard le jour-même, ils se sont dit qu’ils al­laient faire grève mais qu’ils ne pou­vaient pas boycotter le public, des en­fants venus des town­ships qu’ils ne vou­laient pas sno­ber, et cela don­ne­rait aus­si une mau­vaise image. Les joueurs n’ont pas voulu faire de grève des au­to­graphes mais ils ne sont pas dit que faire la grève de l’en­traî­ne­ment était la conne­rie du siècle…

Pho­to d’ar­chives EPA

Pho­to ar­chives EPA

20 juin 2010 : Ray­mond Do­me­nech lit devant les mé­dias le com­mu­ni­qué des joueurs an­non­çant leur grève de l’en­traî­ne­ment.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.