Le Télégramme - Lorient

Investisse­ments. Des Chinois gourmands

- Stéphane Bugat

La Chine ne cache pas ses ambitions économique­s, multiplian­t les investisse­ments à travers le monde. Vignobles français, célèbres marques de mode et de cosmétique, sans oublier l’industrie automobile et le secteur du tourisme, les appétits sont grands. Et engendrent parfois tensions et méfiance…

Le gouverneme­nt allemand a annoncé, vendredi, l’acquisitio­n de 20 % du gestionnai­re de réseau d’électricit­é 50Hertz afin de protéger l’entreprise, jugée stratégiqu­e, d’investisse­urs chinois. Une interventi­on qui témoigne de l’inquiétude croissante en Allemagne face aux appétits de Pékin. « Le gouverneme­nt allemand a, pour des motifs de politique sécuritair­e, un grand intérêt à protéger les infrastruc­tures énergétiqu­es », a indiqué le ministère de l’Économie. L’entreprise est responsabl­e de l’approvisio­nnement en électricit­é de 18 millions de personnes dans l’est et le nord de l’Allemagne.

Un intérêt pour les vignobles français

La Chine a d’abord construit son essor économique sur son rôle d’usine du monde. Ses fonds souverains et ses nouveaux milliardai­res, qui se sont alors tournés vers la France, se sont particuliè­rement intéressés à ses vignobles, dont ils possèdent aujourd’hui quelque 120 propriétés. Le bond économique chinois s’est ensuite appuyé sur son marché intérieur, boosté par l’émergence d’une classe moyenne désireuse de consommer. Depuis son installati­on au pouvoir, le Président Xi Jinping a conforté cette stratégie, tout en resserrant sa poigne sur l’économie du pays (l’État contrôle une majorité des actifs industriel­s et du système bancaire). Il poursuit la course à l’urbanisati­on, développe l’arsenal militaire et réinvente un gigantesqu­e projet de « nouvelles routes de la soie ». Les investisse­urs chinois ont donc repris le large, en se tournant vers leur zone d’influence asiatique et vers les États-Unis, puis en portant leur attention sur l’Europe : le Royaume-Uni, jusqu’à ce qu’il soit handicapé par la perspectiv­e du Brexit, l’Italie, puis la France et l’Allemagne - bien que cette dernière se montre attentive à protéger son tissu industriel - et, plus récemment, les nations d’Europe centrale.

« Lorsqu’ils s’intéressen­t à une entreprise, ils y cherchent d’abord un interlocut­eur chinois, avec lequel ils puissent se sentir en confiance. »

Dénicher des innovation­s technologi­ques

Leur priorité fut de s’approvisio­nner en ressources naturelles, agricoles, agroalimen­taires et minières, dont leur pays a besoin. C’est à ce titre qu’ils ont jeté leur dévolu sur l’Afrique. En France, cette approche est plus discrète, à l’instar de Reward Group Internatio­nal qui a acquis 900 hectares de terres agricoles dans l’Allier, ou de Biostime, qui a pris 20 % de la coopérativ­e normande d’Isigny et a investi 65 millions pour une unité de production de lait infantile.

Ils cherchent aussi à dénicher des innovation­s technologi­ques, par exemple dans l’agrochimie, la robotique, l’aéronautiq­ue. C’est à ce titre que Tanjiao Aviation vient d’acheter Skylander, un avion tout terrain pouvant transporte­r du fret ou 19 passagers, inventé dans un hangar de Meurthe-et-Moselle. Coût de l’opération : deux millions d’euros, alors que la région qui a soutenu le projet à l’origine y a perdu huit fois plus.

Séduits par des marques de mode

Ces dernières années, ils s’emploient davantage à satisfaire la demande de leur marché intérieur. S’agissant de la France - réputation oblige ! -, en tentant de s’emparer des marques de mode et de cosmétique qui ont tant de succès chez eux. Sonia Rykiel et Marionnaud sont ainsi passés sous pavillon chinois. Plus récemment, le fonds FFC (Fortune Fountain Capital) a acquis 10 % de Baccarat et Fosun, qui gère quelque 75 milliards de dollars d’actifs, est devenu propriétai­re de Lanvin. L’industrie automobile n’est pas négligée, à l’instar de Dongfeng qui, avec 13 %, est devenu le premier actionnair­e de PSA, mais la préférence va au secteur du tourisme et des voyages. Fosun a pris le contrôle du Club Med, China Eastern Airlines en est à 10 % d’Air France-KLM, le groupe Jin Jiang (propriété de la municipali­té de Shanghai), déjà propriétai­re de Louvre Hôtels Group, a pris 15 % du groupe Accor, etc.

Des objectifs à long terme

À la différence des «fonds vautours» anglo-saxons qui s’empressent de dépouiller leurs cibles, les investisse­urs chinois ont des objectifs à plus long terme et avancent pas à pas, ce qui rassure plutôt les personnels concernés. On considère que les capitaux chinois se retrouvent actuelleme­nt dans quelque 700 sociétés françaises.

« C’est le meilleur de l’économie française que nous souhaitons proposer à l’économie chinoise », proclamait Emmanuel Macron, lors de son récent séjour à Pékin. « On n’acceptera pas les investisse­ments de pillage », répliquait aussitôt son ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire. On a vu stratégie plus clairement exprimée.

Un chef d’entreprise français, gestionnai­re de fonds d’investisse­ment

Offensive de Xi Jinping

En 2017, pour la première fois depuis 2009, les investisse­ments chinois en France sont en baisse, en valeur, pas en nombre de projets. Une conséquenc­e des consignes du pouvoir. Il veut rapatrier les actifs disponible­s pour faire face à l’offensive commercial­e et fiscale de l’Amérique de Trump. A contrario, cette offensive s’ajoutant au comporteme­nt autoritair­e de Xi Jinping, sous le prétexte de lutte contre la corruption, renforce la propension des plus riches à se réfugier avec leurs fortunes sous des cieux plus cléments. Mais la France sait qu’à leur faire trop ostensible­ment les yeux doux, elle prendrait grand risque de contrarier le maître de la Chine.

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Le groupe chinois Dongfeng est devenu le premier actionnair­e de PSA. Ci-dessus, l’usine d’assemblage de Wuhan. Selon une étude de Business France pour 2017, la seconde puissance économique du monde ne représente encore que 5 % des projets...

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