Le Télégramme - Lorient

Mike Horn. « Parlons de rêve, pas de gloire ou d’argent ! »

À 52 ans, l’explorateu­r Mike Horn publie un livre (1) dans lequel il raconte son expédition la plus folle. En 57 jours, il a traversé le pôle Sud, juché sur une paire de skis et tiré par un cerf-volant, parcourant 6 000 km par des froids de - 50 °c et tra

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> Un an et demi après votre traversée de l’Antarctiqu­e en solitaire, que reste-t-il en vous de cette course folle ?

C’est une expérience que j’ai vécue très intensémen­t, physiqueme­nt et mentalemen­t. Parce que ce n’était pas seulement une exploratio­n mais une course pour rester vivant, pour que l’hiver ne me rattrape pas. Et ces émotions ont laissé des traces très profondes en moi. Pour la première fois, j’avais la sensation de marcher sur un fil, d’être dans une situation où chaque décision pouvait faire en sorte que je reste en vie ou pas.

> Cela a donc été une première pour vous, malgré vos 30 ans d’expérience ?

Oui, parce que cette fois, il fallait être capable d’aller encore un peu plus loin, d’aller chercher des ressources que je n’avais jamais encore mobilisées en trente ans. Ce qui m’a sauvé, c’est de pouvoir rester calme, de ne pas paniquer. Parce que c’est quand tu te laisses gagner par le stress que tu te mets en danger.

> Mais comment rester calme lorsqu’on est épuisé, avec des pieds quasi gelés, une épaule hors d’état, qu’il fait - 50°c et qu’on est encore à 1 500 km de son objectif ?

Dans ces moments-là, parce que tu es préparé, tu sais exactement où tu es, ce qu’il te reste à parcourir, tu vois que les températur­es baissent et de quelle avance tu disposes encore sur cet hiver qui galope derrière toi. Tu n’as plus d’options, plus de choix. Tu dois avancer. Et c’est là que tu commences à vivre.

> Cette expédition était un vieux rêve d’enfant…

L’Antarctiqu­e est un continent qui me fascine depuis toujours. Depuis que, enfant, j’ai lu les livres de Charcot, de Scott, d’Amundsen (2), je me suis toujours dit que je ferais comme eux. Parce que même 100 ans plus tard, l’Homme reste l’Homme, l’Antarctiqu­e reste l’Antarctiqu­e, et l’expérience est la même. En fait, la difficulté de l’expédition n’a pratiqueme­nt pas changé.

> Cette fois-ci, n’avez-vous pas surestimé vos capacités ou sous-estimé la difficulté de l’entreprise ?

C’est un mélange des deux (grand sourire). Parce que j’ai ajouté cette difficulté de temps que je n’ai jamais eue à gérer avant : normalemen­t, l’aventure ce n’est pas une course ! Au pôle Nord ou en montagne, tu as du temps. Là, je n’en avais pas. Parce que l’hiver me rattrapait et que je savais que je ne pourrais pas y survivre. C’est pour ça que j’avais cette obsession d’avancer. Avec les détours, j’ai parcouru 6 800 km… Et chaque pas en avant comptait.

> Malgré la difficulté matérielle de cette aventure, on a la conviction, en refermant le livre, que tout s’est joué dans votre tête…

Je m’entraîne, j’ai une bonne condition physique, une hygiène de vie, une expérience importante mais je ne suis pas plus fort qu’un autre. Avec tout ça, tu ne fais pas cette traversée de l’Antarctiqu­e. Ce qui fait que tu réalises un truc comme ça, c’est que tu décides à un moment de larguer les amarres en étant conscient que tu ne vas pas pouvoir revenir en arrière. Ce genre d’expédition, c’est à 20 % physique et à 80 % psychologi­que.

> Vous pensez beaucoup à vos proches durant l’expédition, à votre femme disparue deux ans avant, à vos filles, à votre mère… C’est une aide précieuse ?

Le souvenir de ma femme, qui voulait que je continue après sa mort, a beaucoup compté. Quant à mes filles, je leur devais de rentrer. Et puis, au-delà de ça, quand on va aussi loin, en puisant aussi profondéme­nt en soi, il arrive un moment où on doit croire en quelque chose. Quand tu n’as plus rien, que tu as perdu tes repères, tu regardes autour de toi et tu te dis que quelqu’un a créé ça. Cette immensité, ce décor. Dieu ou autre chose, on s’en fout, mais alors tu crois dans cette énergie. Parce qu’elle s’impose à toi.

> Ce coup-ci, êtes-vous allé au bout de ce que vous êtes capable de faire ?

Quand tu arrives, que tu as perdu 16 kg et que tu es allé au bout de toi-même, tu te dis « cette fois c’est bon ». Mais l’Homme est stupide… (rires) Et il oublie vite ! Alors, quand tout est à peu près réparé et que tu te sens à nouveau en forme, tu n’as qu’une envie : repartir. C’est comme ça, j’ai besoin de vivre des sensations.

> « La bravoure, écrivez-vous, c’est de mettre un costume tous les jours et d’aller faire le même boulot »…

J’ai essayé de faire ça ! Je suis resté auprès de mes filles après le décès de ma femme mais elles m’ont rapidement dit que je devenais insupporta­ble, que je tournais en rond et que je me mettais à râler tout le temps. Et ce sont elles qui m’ont renvoyé vers mes expédition­s. C’est pour ça que je ne juge pas les gens qui prennent le métro ou la voiture pour aller bosser et qui râlent toute la journée. Parce qu’ils sont emprisonné­s dans un système et qu’ils ne font pas exactement ce qu’ils voudraient. Ils n’ont pas la même liberté que moi : je suis un privilégié.

> Avez-vous aujourd’hui des héritiers dans le milieu de l’exploratio­n ?

J’ai l’impression qu’on est un peu les derniers. D’abord, c’est devenu très difficile de monter des expédition­s, de trouver des sponsors. Ensuite, ça demande un engagement que les jeunes ne semblent pas vouloir prendre. Aujourd’hui, on monte des « Waouh expédition­s », qui sont très courtes, très vite mises sur pied, sur lesquelles on communique énormément - bien mieux que ce que je sais faire, par exemple - mais qui ne durent que quelques jours.

« Ce n’était pas seulement une exploratio­n mais une course pour rester vivant, pour que l’hiver ne me rattrape pas ».

> Vous participez à des émissions de télé, notamment « À l’état sauvage » sur M6, où vous placez des vedettes dans des situations très difficiles. Qu’est-ce que vous en retirez ?

Je ne pensais pas que l’aspect humain de cette expérience allait m’apporter autant. Mais le fait de devoir surveiller quelqu’un pour qu’il ne tombe pas de la falaise, qu’il ne se fasse pas mordre par un serpent ou qu’il ne se noie pas, c’est extrêmemen­t intéressan­t. J’ai parfois l’impression de retrouver mes sensations de jeune explorateu­r. Et puis, je découvre l’être humain : je vois ceux qui ont une vraie déterminat­ion, ceux qui lâchent, ceux qui sont faibles alors qu’ils se croient forts… Ces gens sont tellement sollicités dans leur vie qu’ils ont tendance à penser qu’ils sont importants. Mais quand tu tombes, quand tu te blesses, tu t’aperçois que tu n’es pas aussi important que ça. Et c’est là que l‘expérience commence.

> Selon vous, est-ce important qu’il y ait encore des explorateu­rs en 2018 ?

Je crois que ça l’est de plus en plus. Parce qu’on perd le contact avec la nature. On peut voir la planète entière devant l’écran de sa télé. Mais pour que l’aventure parle aux gens, il faut que l’Homme fasse partie de l’histoire. Et si je peux montrer aux gens qu’il est possible de réaliser ses rêves, c’est important. Aujourd’hui, on enseigne aux enfants que leurs rêves ne se réaliseron­t pas forcément, et c’est dommage. Et je parle bien de rêve, pas de gloire ou d’argent. Quelle gloire y a-til à avoir les pieds et les mains gelés ? Aucune. En revanche, c’est essentiel de montrer ce qu’on est capable de réaliser si on croit en ses rêves.

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