TOM­Bé EN 89, LE MUR DIVISE EN­CORE BERLIN

Trente ans après la chute du Mur de Berlin, la ca­pi­tale al­le­mande conti­nue d’être une ville scin­dée en deux, sans vé­ri­table centre.

Le Télégramme - Ouest Cornouaille - - LA UNE - Da­vid Phi­lip­pot

Éri­gé en août 1961, le Mur de Berlin « tombe » dans la nuit du 9 au 10 no­vembre 1989, fai­sant naître un fol es­poir mais aus­si une crainte pour l’ave­nir. Et trente ans après, force est de consta­ter que la ville est tou­jours « cou­pée » en deux que ce soit au ni­veau de l’éco­no­mie, de l’em­ploi, de la dé­mo­gra­phie, de l’im­mo­bi­lier… Re­por­tage et té­moi­gnages.

De notre cor­res­pon­dant. Drü­ben, « de l’autre cô­té » en al­le­mand. Qu’ils soient de l’Est ou de l’Ouest, les Ber­li­nois uti­lisent tou­jours une ex­pres­sion commune quand ils passent le mur de­ve­nu in­vi­sible. Ha­bi­tant de Berlin-Est, Frank Bur­khard-Ha­bel, dit tou­jours qu’il va « vers la fron­tière ». Anne-Ma­rie, vi­vant à Berlin-Ouest, n’a « ja­mais mis les pieds à l’Est » de­puis trente ans. La bar­rière psy­cho­lo­gique trouve une tra­duc­tion phy­sique. En 2017, de­puis la sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale (ISS), l’as­tro­naute Tho­mas Pes­quet poste une photo ré­vé­la­trice : l’éclai­rage pu­blic dif­fère d’une partie à l’autre de la ville. À l’Ouest, la lu­mière se fait blanc écla­tant ; à l’Est, elle vire à l’orange. À l’ex­cep­tion du coeur po­li­tique de la ca­pi­tale, re­pen­sé de­puis la Réuni­fi­ca­tion et qui n’en fi­nit pas avec les chan­tiers, l’or­ga­ni­sa­tion ur­baine de Berlin reste mo­de­lée par la « Guerre froide ». Au­cun tram­way ne cir­cule dans l’an­cien Ouest. Au­jourd’hui, seul un tron­çon a été pro­lon­gé de quelques sta­tions au-de­là du ri­deau de fer.

Une concur­rence la­tente

Deux zoos, deux opé­ras, deux clubs de foot­ball, deux uni­ver­si­tés, deux ave­nues de pres­tige que les Ber­li­nois pré­sentent fiè­re­ment comme leurs « Champs-Ély­sées ». Au­jourd’hui à la mode, très pri­sée des tou­ristes, Berlin peut se per­mettre de voir double. Cer­tains ré­clament qu’on se penche au moins sur les ap­pel­la­tions pour évi­ter les confu­sions - com­bien de mé­lo­manes ont ra­té des re­pré­sen­ta­tions en al­lant au mau­vais opé­ra, au Staat­so­per au lieu du Deutsche Oper ? Le re­grou­pe­ment de tous les grands mu­sées en un lieu unique a dé­jà fait grin­cer des dents à l’Ouest, no­tam­ment l’ar­ron­dis­se­ment de Char­lot­ten­burg qui a per­du les col­lec­tions d’égyp­to­lo­gie. Cette concur­rence la­tente entre les deux moi­tiés de la ville trans­pire dans les quar­tiers.

À cause de la flam­bée de l’im­mo­bi­lier dans les quar­tiers à l’in­té­rieur de la ligne de mé­tro cir­cu­laire, Est et Ouest sans dis­tinc­tion, les Ber­li­nois sont de plus en plus contraints de quit­ter leur « kiez » - ce pe­tit quar­tier fait de quelques rues où l’on se sent comme dans un village. Voi­là trois ans que Sven Schlü­ter cherche un nou­vel ap­par­te­ment : l’avo­cat, qui a gran­di à Berlin-Ouest, n’en­vi­sage pas d’éle­ver ses trois en­fants dans un ar­ron­dis­se­ment de l’an­cien Est. Il pré­fère res­ter dans son deux-pièces de Kreuz­berg que de pas­ser le Mur.

« Ja­mais je ne quit­te­rai Frie­drich­shain », avoue, au contraire, Mar­kus, un vrai Ber­li­nois de l’Est. Ni l’un ni l’autre ne donnent d’ex­pli­ca­tion concrète à ce choix de vie, qui est pour eux une évi­dence. « On ne fait pas la fête de la même ma­nière non plus », ra­conte Ines, la ving­taine. « Les clubs à l’Est sont plus fré­quen­tés par les tou­ristes parce que c’est là qu’est née la sub­cul­ture tech­no. Il y a des en­droits my­thiques. L’Ouest se donne moins fa­ci­le­ment mais il pos­sède un es­prit plus au­then­tique. »

Les ar­tistes pro­fitent du flou

En­fin, il y a quelques pôles urbains où l’His­toire n’a tou­jours pas tran­ché. Comme ce tri­angle de quelques di­zaines de mètres car­rés, ex­crois­sance de Berlin-Est que la RDA avait né­gli­gé d’in­té­grer dans le par­cours du Mur, squat­té de­puis les an­nées 80 par une fa­mille turque qui y a ins­tal­lé un jar­di­net ur­bain et une cabane de week-end. Ju­ri­di­que­ment, on ne sait tou­jours pas à quel ar­ron­dis­se­ment at­tri­buer ce ter­rain. De­puis trente ans, les ar­tistes pro­fitent de ce flou : à l’Est comme à l’Ouest, les friches ou les bâ­ti­ments in­clas­sables font le pa­ra­dis des graf­feurs, qui ont fait de Berlin la ca­pi­tale d’une sub­cul­ture ur­baine en­core très riche.

Photo Wolf­gang Kumm/DPA/MaxPPP

Trente ans après la chute du Mur, une « fron­tière » psy­cho­lo­gique per­dure dans Berlin réuni­fiée.

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