AUX ORI­GINES D’UNE VIEILLE HA­BI­TUDE BRE­TONNE

De­puis des lustres, consom­ma­tion d’al­cool et Bretagne convolent en éter­nelles noces, ce que per­sonne ne conteste plus guère. Mieux : Mor­gane Guillou, pro­fes­seur hos­pi­ta­lier en ad­dic­to­lo­gie à Brest, l’ex­plique.

Le Télégramme - Ouest Cornouaille - - LA UNE - Ste­ven Le Roy

Un pro­fes­seur en ad­dic­to­lo­gie avance de mul­tiples causes.

San­té pu­blique France a pu­blié, lun­di, un bul­le­tin sta­tis­tique sur les ha­bi­tudes de consom­ma­tion d’al­cool des Fran­çais. Une fois de plus, la Bretagne se dis­tingue tout en haut de ce clas­se­ment, pon­dé­ré par le fait que ce n’est pas dans notre région que l’on boit le plus ré­gu­liè­re­ment. Mais que c’est bien par ici qu’on part en piste et qu’on se saoule le plus vite, le plus fort.

Le binge-drin­king plé­bis­ci­té

« Le binge-drin­king, l’ivresse mas­sive, est fré­quent en Bretagne. Sur­tout chez les jeunes de 17 ans qui sont dans la pré­va­lence de l’ivresse sur le reste. En Bretagne, un jeune de 17 ans sur quatre ad­met plu­sieurs ivresses consé­quentes par mois », pose Mor­gane Guillou. Et le constat ne date pas d’hier. Alors pour­quoi ? Pour­quoi ici plus qu’ailleurs, par­tir en ri­boule à grand ren­fort de bi­nouzes et autres mix­tures étranges connaît-il un tel suc­cès ? Des ex­pli­ca­tions existent.

Une pré­dis­po­si­tion per­son­nelle

Dé­li­mi­ter le champ pour com­prendre ce phé­no­mène an­cien n’est pas une par­tie de plai­sir. Car les causes sont mul­tiples. Mor­gane Guillou en livre les prin­ci­pales. « Il existe des fac­teurs liés à l’in­di­vi­du », avan­cet-elle, à com­men­cer par des his­toires de pré­dis­po­si­tions et d’hé­ré­di­té.

« Quand je parle d’hé­ré­di­té, je ne pense pas à une ma­la­die comme la mucoviscid­ose, par exemple. Mais il est prou­vé qu’avoir des an­té­cé­dents d’al­cool dans une fa­mille aug­mente le risque de 50 % de mon­trer cette ap­pé­tence ». Ce phé­no­mène s’ex­plique par « la sen­si­bi­li­té à la ré­com­pense, au plai­sir » et donc à l’ivresse, et à la pro­duc­tion de do­pa­mine su­pé­rieure. Et puis, tou­jours à titre in­di­vi­duel, pèse sous le ciel breton cette chape de mé­lan­co­lie, « de troubles de l’hu­meur su­pé­rieurs ici », et de

« dé­pres­sions » qui sont par­fois soi­gnés au rythme des coups de ja­ja, « qui peuvent me­ner la consom­ma­tion d’al­cool jus­qu’à son ad­dic­tion ». Des traits de tem­pé­ra­ment, jus­ti­fiés par « le contexte, l’en­vi­ron­ne­ment » et peut-être les jours gris cha­grins « même si l’in­fluence du temps qu’il fait n’a ja­mais été me­su­rée scien­ti­fi­que­ment ».

Des fac­teurs so­ciaux

Le for in­té­rieur n’est pas le seul

poin­té du doigt par la mé­de­cin. Les autres, les alen­tours, l’his­toire col­lec­tive, aus­si, semblent se bous­cu­ler pour of­frir des pistes ex­pli­ca­tives. La plus sur­pre­nante, mais fré­quem­ment avan­cée par di­vers cher­cheurs, tient « en la rup­ture bru­tale avec la langue et la consti­tu­tion d’un trau­ma­tisme col­lec­tif qui per­dure », re­laie-t-elle. À ce­la s’ajoute la trou­blante sy­mé­trie entre les ex­cel­lents ré­sul­tats sco­laires de l’aca­dé­mie et la carte des ivresses folles. « Elles sont iden­tiques, comme si le binge-drin­king était la so­lu­tion pour lâ­cher les sou­papes vis­sées par les pres­sions sco­laires et so­ciales ».

En y ajou­tant le cô­té an­glo-saxon de notre région, la « fier­té » liée à l’émer­gence des bras­se­ries et la terre des fes­ti­vals qu’elle re­pré­sente, Mor­gane Guillou par­achève le cock­tail ex­pli­ca­tif. « Ici, l’al­cool est par­fois va­lo­ri­sé et im­bri­qué dans la culture. Nous, ad­dic­to­logues, nous avons du mal à in­tro­duire la no­tion du risque. À juste dire qu’il est sage d’ob­ser­ver ses pra­tiques et de se te­nir in­for­mé des dan­gers réels de l’al­cool ».

Pho­to Fran­çois Des­toc

En Bretagne, un jeune de 17 ans sur quatre ad­met plu­sieurs ivresses consé­quentes par mois.

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