Les arches de la der­nière heure

Le Télégramme - Quimper - - DÉBATS - Vu par Her­vé Hamon

Je n’ai pas en­core vu « Dum­bo », le der­nier film de Tim Bur­ton, et cette ru­brique est donc exempte de toute pu­bli­ci­té. Mais j’ai as­sez fré­quen­té ses oeuvres et as­sez lu ce qu’il vient de dé­cla­rer pour m’en faire une idée. Dans un parc d’at­trac­tions géant bap­ti­sé « Dream­land » et qui res­semble beau­coup à Dis­ney­land, existe une « île aux ani­maux » où ces der­niers sont ma­quillés, der­rière les bar­reaux, pour pa­raître plus fé­roces, plus spec­ta­cu­laires. Fris­son ga­ran­ti.

Tim Bur­ton veut, dit-il, « ra­con­ter la belle his­toire d’un être dont on se moque parce qu’il a l’air bi­zarre, et qui trans­forme ce désa­van­tage en quelque chose de beau ». Du même élan, il dé­nonce les cirques qui ex­hibent des fauves, les zoos qui les tiennent cap­tifs, les « Ma­ri­ne­land » qui trans­forment dauphins et orques en chiens sa­vants. C’est une révolution - tar­dive - de notre re­gard et de nos usages. La mu­ta­tion de cer­tains zoos en est sans doute l’exemple le plus criant. C’est Ge­rald Dur­rell (le frère de l’écri­vain Lawrence) qui, avant tout le monde, a con­çu ce qu’il nom­mait un « an­ti zoo », à Jer­sey. Ses ani­maux, di­sait-il, il n’al­lait pas les cher­cher « parce qu’ils étaient cra­quants mais parce qu’ils de­ve­naient trop rares ». Chauves-sou­ris géantes de l’île Ro­drigue, sar­celles mal­gaches, vi­pères aux cils jaunes et autres ser­pents, gib­bons aux mains blanches : le but n’était pas d’ex­po­ser des spé­ci­mens im­pres­sion­nants, mais de ras­sem­bler des es­pèces me­na­cées afin qu’elles puissent se re­pro­duire, et - c’est le plus dif­fi­cile - être ré­in­tro­duites dans leur mi­lieu na­tu­rel. L’aye aye aux yeux d’ambre, l’orang ou­tang de Su­ma­tra, l’iguane ca­ri­béen, etc. Et « Ger­ry » (qui est mort en 1995) avait une in­cli­na­tion spé­ciale pour ce qu’il nom­mait ses « lit­tle brown jobs », ses créa­tures de der­rière les fa­gots, rats sau­teurs, gre­nouilles poi­lues et autres ani­maux « sans im­por­tance ».

Nous savons, à pré­sent, quelle im­por­tance elles ont, ces créa­tures, nous savons que la biodiversité s’est to­ta­le­ment ef­fon­drée, nous savons à quel point les grillons, les vers de terre, les abeilles, les in­sectes et autres « nui­sibles » par­ti­cipent d’un équi­libre pré­caire, d’un équi­libre rom­pu. Et nous savons aus­si que nos po­li­tiques cèdent aux lob­bys em­poi­son­neurs. Les fauves dans les cirques, plus ja­mais. Les zoos, oui, pour­vu qu’ils se muent en arches. Les arches de la der­nière heure.

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