AIR POLLUÉ : TROP DE POINTS NOIRS

Le Télégramme - Quimper - - LA UNE -

Même si la si­tua­tion s’est amé­lio­rée au cours des trois der­nières dé­cen­nies, la qua­li­té de l’air en Eu­rope reste pro­blé­ma­tique. Entre les mé­tro­poles sa­tu­rées par la cir­cu­la­tion au­to­mo­bile, les ré­gions à forte pro­duc­tion in­dus­trielle ou qui se chauffent avec du char­bon, les points noirs sont en­core trop nom­breux. Et dans ce sombre ta­bleau, la Bre­tagne n’est pas épar­gnée…

La pres­sion de l’opinion pu­blique en fait un en­jeu ma­jeur des élec­tions eu­ro­péennes : mal­gré un dis­cours vo­lon­ta­riste de Bruxelles, l’UE peine à re­le­ver le dé­fi de l’air pur. Les points noirs sont nom­breux sur la carte : grandes villes sa­tu­rées par le tra­fic rou­tier, ter­ri­toires de pro­duc­tion de char­bon ou ci­tés in­dus­trielles en­fu­mées dans les­quelles l’état de san­té des ha­bi­tants se dé­grade, comme à Fos-sur-Mer, près de Mar­seille.

Bains de mer avec cock­tails de par­ti­cules fines. À Fos-sur-Mer (Bouches-duR­hône), dans l’une des zones les plus in­dus­tria­li­sées de France, l’UE peine à convaincre de l’ef­fi­ca­ci­té de sa politique éco­lo­gique, en­jeu ma­jeur des élec­tions eu­ro­péennes. « J’en veux à l’Union eu­ro­péenne ! Qu’est-ce qu’ils at­tendent pour im­po­ser une prise de conscience ! », s’em­porte Da­niel Mou­tet, l’une des fi­gures lo­cales du com­bat contre la pol­lu­tion.

Res­pi­rant les fu­mées de l’un des plus gros com­plexes por­tuaires et in­dus­triels d’Eu­rope, des ha­bi­tants sont ron­gés par le can­cer et les ma­la­dies chro­niques. En mars 2018, l’État fran­çais, par le biais de l’Agence ré­gio­nale de san­té, a re­con­nu que l’état de san­té des ha­bi­tants de Fos était « fra­gi­li­sé » par la pol­lu­tion. Un an plus tôt, une étude indépendante, bap­ti­sée « Fos-Ep­seal », concluait que les femmes in­ter­ro­gées dans la zone avaient trois fois plus de can­cers que la moyenne na­tio­nale, ou en­core que 63 % de l’échan­tillon in­ter­ro­gé dé­cla­rait une ma­la­die chronique.

Avions, car­gos, ca­mions : l’ef­fet cock­tail

L’UE a beau van­ter ses « normes en­vi­ron­ne­men­tales par­mi les plus strictes au monde », des ha­bi­tants dé­noncent un air em­poi­son­né. « Il y a un manque de vo­lon­té eu­ro­péenne. Moins on pousse les in­dus­tries, mieux on se porte », s’in­digne Da­niel Mou­tet, les traits fa­ti­gués par des an­nées de com­bat. Il a dé­clen­ché l’an der­nier un dia­bète, pos­si­ble­ment lié aux éma­na­tions qu’il dé­nonce.

Sur­plom­bant une plage im­ma­cu­lée, dans un pay­sage sai­sis­sant d’acier et de bé­ton, des di­zaines de che­mi­nées crachent leur fu­mée. « Il y en a des blanches, c’est de la va­peur d’eau. Mais aus­si des rouges et des jaunes, les plus dan­ge­reuses. On a ap­pris à les re­con­naître », ex­plique sur le sable Mar­tine Mon­nier, 65 ans.

À Fos comme ailleurs, la lé­gis­la­tion eu­ro­péenne im­pose des ni­veaux de polluants maxi­maux dans l’air. La France doit s’y confor­mer et fixe, pour ce­la, des seuils d’émis­sions aux usines. Cer­tains points s’amé­liorent. Fin mars, une étude sur les cernes des arbres a mon­tré une ré­duc­tion de la pol­lu­tion au mer­cure de­puis les an­nées 1970, en pa­ral­lèle au dur­cis­se­ment des normes. Un site comme la raf­fi­ne­rie Es­so, qui pro­duit sept mil­lions de tonnes de pro­duits pé­tro­liers par an, ex­plique que ses che­mi­nées ont di­vi­sé, en dix ans, leurs émis­sions de souffre par deux et d’oxydes d’azote par trois. Mais la dé­fiance de­meure : les di­rec­tives eu­ro­péennes « ne per­mettent pas de prendre en compte l’ef­fet cock­tail, l’ac­cu­mu­la­tion de toutes ces pol­lu­tions » à Fos, aus­si cer­né par le tra­fic des avions, car­gos et ca­mions, re­grette Da­niel Mou­tet. Même scep­ti­cisme chez Re­né Rai­mon­di, un « par­ti­san de l’Eu­rope fé­dé­rale » et maire so­cia­liste de Fos-sur-Mer pen­dant qua­torze ans. « La France a été condam­née maintes fois par l’Eu­rope pour les par­ti­cules fines, et rien ne se passe en­suite ! », re­grette-t-il. Les au­to­ri­tés fran­çaises « se fichent un pe­tit peu de ce que l’Eu­rope peut dire. Elles sont plus en­clines à faire en sorte que nos in­dus­tries ne soient pas trop gê­nées ».

Une lente évo­lu­tion

Dans ce bas­tion ou­vrier qui a souf­fert de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, le choix entre en­vi­ron­ne­ment et em­ploi est sou­vent vé­cu comme un dilemme. Dans ce contexte, « l’Eu­rope offre des moyens d’agir sur l’État », re­con­naît le pré­sident dans cette ré­gion de l’association France Na­ture En­vi­ron­ne­ment. Cer­taines choses bougent : l’acié­rie d’Ar­ce­lorMit­tal, dans le viseur de l’association de­puis des an­nées, a éco­pé, fin 2018, d’une amende de l’État fran­çais pour des re­jets excessifs de ben­zène. La somme, 15 000 eu­ros, reste tou­te­fois sym­bo­lique. Le groupe a af­fir­mé, dé­but fé­vrier, qu’il pré­voyait d’avoir ré­so­lu les pro­blèmes en­vi­ron­ne­men­taux sur­ve­nus sur le site de Fos-sur-Mer d’ici à « la fin avril ». Le di­rec­teur gé­né­ral d’Ar­ce­lorMit­tal Eu­rope, Adi­tya Mit­tal, a pré­ci­sé que l’en­tre­prise avait in­ves­ti presque 100 mil­lions d’eu­ros de­puis 2012 pour amé­lio­rer les pa­ra­mètres en­vi­ron­ne­men­taux à Fos-sur-Mer.

Face à ces mises en cause, l’UE as­sure jouer son rôle de « gen­darme » de l’air pur. Re­pré­sen­tant, à Mar­seille, de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, Alain Du­mort en veut pour preuve la « mise en de­meure » adres­sée par l’UE à la France, en jan­vier. L’Union fi­nance aus­si des pro­jets de re­cherche, avec l’es­poir de rendre les in­dus­tries plus « vertes ». À Fos-sur-Mer, un pro­jet eu­ro­péen cherche à « va­lo­ri­ser » les gaz in­dus­triels pour pro­duire iso­lants ou re­vê­te­ments plas­tiques plu­tôt que de les lais­ser s’échap­per. Un pro­gramme do­té de sept mil­lions d’eu­ros sur quatre ans, mais dont les ré­sul­tats res­tent trop in­cer­tains et loin­tains pour ras­su­rer les ha­bi­tants, à deux mois des élec­tions eu­ro­péennes.

« Il y a un manque de vo­lon­té eu­ro­péenne. »

Da­niel Mou­tet, ha­bi­tant de Fos-sur-Mer.

« La France a été condam­née maintes fois pour les par­ti­cules fines, et rien ne se passe en­suite ! »

Re­né Rai­mon­di, an­cien maire de Fos-sur-Mer.

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