DES CAN­CERS D’EN­FANTS IN­QUIÈTENT PRÈS DE NANTES

Le Télégramme - Quimper - - LA UNE - Her­vé Cham­bon­nière

Douze cas de can­cers d’en­fants in­quiètent au plus haut point au­tour de Sain­tePa­zanne, au sud-ouest de Nantes. Les fa­milles et les au­to­ri­tés cherchent des ex­pli­ca­tions à ce phé­no­mène ap­pa­ru en l’es­pace de quelques an­nées.

Après la ré­vé­la­tion de 12 cas de can­cers d’en­fants en quelques an­nées au sein d’un bas­sin de po­pu­la­tion de 15 000 ha­bi­tants, les au­to­ri­tés sa­ni­taires or­ga­ni­saient, jeu­di soir, une réunion pu­blique à Sainte-Pa­zanne, au sud-ouest de Nantes. Plus de 600 ha­bi­tants, dont de nom­breuses fa­milles tou­chées par ce phé­no­mène in­ex­pli­qué, sont ve­nus cher­cher des ré­ponses, et des actes.

« Qu’est-ce qui peut rendre nos en­fants ma­lades ? » Il est 20 h 30, jeu­di, quand cette ma­man en pleurs in­ter­pelle les au­to­ri­tés sa­ni­taires qui lui font face, dans la trop pe­tite salle de l’Escale, à Sain­tePa­zanne, com­mune de 6 659 ha­bi­tants si­tuée à 30 km de Nantes. Plus de 600 ha­bi­tants dé­bous­so­lés sont ve­nus cher­cher des ré­ponses aux cas de can­cers qui frappent leurs en­fants de­puis 2015. Neuf, âgés de 3 à 18 ans, et trois jeunes adultes ma­lades, dans un rayon de quelques ki­lo­mètres car­rés, avec Sainte-Pa­zanne concen­trant la moi­tié des cas. Trois en­fants sont morts.

Quatre pistes re­te­nues en 2017

Face à la po­pu­la­tion : un maire ému, et des re­pré­sen­tants de l’Agence ré­gio­nale de San­té, du CHU de Nantes, de l’agence na­tio­nale de san­té pu­blique (San­té Pu­blique France). « Nous fe­rons tout pour faire la lu­mière. Nous vous de­vons ce­la. Nous se­rons trans­pa­rents et francs avec vous », an­nonce Thier­ry Le Guen, res­pon­sable de la veille sa­ni­taire et des si­tua­tions ex­cep­tion­nelles à l’Agence ré­gio­nale de san­té (ARS).

En 2017, après une pre­mière alerte, une étude do­cu­men­taire avait été lan­cée. « Quatre pistes avaient été re­te­nues : des sols pol­lués aux hy­dro­car­bures, le ra­don (NDLR : un gaz na­tu­rel ra­dio­ac­tif très pré­sent dans les sous-sols gra­ni­tiques bre­tons), le ben­zène, lié au tra­fic rou­tier, et les pes­ti­cides. Mais au­cune cause com­mune n’avait pu être dé­ce­lée », ré­vèle le res­pon­sable de l’ARS.

« Et main­te­nant on fait quoi ? »

Une étude épi­dé­mio­lo­gique, sur le ter­rain cette fois-ci, doit pro­chai­ne­ment dé­bu­ter. Ses pre­miers ré­sul­tats ne sont « pas at­ten­dus avant six mois ». Une éter­ni­té pour des pa­rents an­gois­sés et trau­ma­ti­sés par ce que vivent leurs proches. « Je vais ren­trer chez moi après cette réunion. Je fais quoi ? On fait quoi ? On a be­soin de sa­voir », apos­trophe une ma­man. Une autre, qui vient d’an­non­cer à son fils de 7 ans que son co­pain était tou­ché, gronde : « On ne va pas at­tendre que nos en­fants tombent un par un ! » « Ne peut-on pas prendre de prin­cipes de pré­cau­tion en at­ten­dant ? », in­ter­roge une troi­sième ma­man. Le re­pré­sen­tant de l’ARS : « On ne sait pas pour le mo­ment s’il y a un risque ou pas. Il est pos­sible qu’il n’y en ait au­cun. Nous n’écar­te­rons au­cune piste », pro­met-il.

« Ces si­gnaux, le mé­de­cin ne les a pas vus. Ma fille est morte »

Ca­ro­line Tho­mas, pé­diatre on­co­logue au CHU de Nantes, re­com­mande de « consul­ter son mé­de­cin en cas de signes d’alerte ». Les­quels ? « Un en­fant très pâle, très fa­ti­gué et qui a la peau mar­quée par des bleus et des hé­ma­tomes, qui a des dou­leurs dans les jambes », dé­taille-t-elle. « À 3 ans, la plu­part des en­fants cochent ces cases ! N’y a-t-il pas d’autres signes ? », s’in­quiète un pa­rent. Dans la salle, une ma­man crie. « Ma fille est morte en un mois. Ces trois signes, elle les avait. Pen­dant un mois, on est al­lés voir le mé­de­cin. Et il n’a rien vu. Si le mé­de­cin est nul, l’en­fant meurt ! La pre­mière chose à faire, c’est d’in­for­mer les mé­de­cins ! ». « Et tous ceux qui passent du temps avec nos en­fants : les en­sei­gnants, les nou­nous, les in­fir­mières sco­laires… », ré­clame une autre mère.

« Il y a un pro­blème dans nos cam­pagnes ? »

Dans la salle, la fièvre monte. Le pa­pa d’une pe­tite fille de cinq ans ma­lade d’une leu­cé­mie as­sure avoir re­cen­sé « une dou­zaine de cas » dans les vil­lages au­tour du sien, au nord du dé­par­te­ment. « Tous sont si­tués en cam­pagne. Est-ce qu’il y a un pro­blème dans nos cam­pagnes ? » Une ma­man té­moigne : « On a quit­té Nantes pour ve­nir s’ins­tal­ler à une di­zaine de ki­lo­mètres de Sainte-Pa­zanne. Du jour au len­de­main, en juillet 2015, notre en­fant est at­teinte d’une leu­cé­mie. On bas­cule dans l’hor­reur. Toutes les fa­milles bas­culent dans l’hor­reur. J’en­tends que beau­coup de can­cers se soignent, que la mé­de­cine pro­gresse et c’est génial. Ma fille est au­jourd’hui en ré­mis­sion to­tale ». Sa voix se brise. « Mais, à l’hô­pi­tal, j’ai trop pris de pa­rents dans mes bras parce que leur en­fant était par­ti… Alors est-ce que vous pou­vez nous ré­pondre : qu’est-ce qui fait que nos en­fants tombent ma­lades ? »

Ondes des té­lé­phones, ra­don, pes­ti­cides…

Beau­coup de pa­rents livrent leurs pistes : les pes­ti­cides, les ondes des té­lé­phones por­tables et des an­tennes-re­lais, le stress, l’eau du ro­bi­net, les lignes à haute ten­sion, une ur­ba­ni­sa­tion trop ra­pide… Les au­to­ri­tés de san­té tentent d’ex­pli­quer, dé­minent cer­tains su­jets. « Une prise de sang pour tous les en­fants ne ser­vi­rait à rien et n’em­pê­che­rait pas qu’une ma­la­die se dé­clare en­suite », ex­plique Ca­ro­line Tho­mas. « Si le ra­don était res­pon­sable des cas ob­ser­vés, il fau­drait que vos en­fants aient été ex­po­sés aux doses qu’ont su­bies les sur­vi­vants d’Hi­ro­shi­ma et Na­ga­sa­ki », illustre Bertrand Ga­gnière, mé­de­cin épi­dé­mio­lo­giste à San­té pu­blique France. « Est-ce qu’il y a une cause qui peut ex­pli­quer ce qui se passe ici ? Est-ce qu’il y a un dan­ger ? », a en­core de­man­dé une ma­man. Im­puis­sants, les mé­de­cins ont ré­pé­té : « Nous sommes in­ca­pables de ré­pondre à ce­la au­jourd’hui ».

Pho­to H. C.

Plus de 600 ha­bi­tants de la ré­gion de Sainte-Pa­zanne (44) ont par­ti­ci­pé à la réunion pu­blique or­ga­ni­sée, jeu­di soir, par les au­to­ri­tés sa­ni­taires.

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