DE LA LYRE CEL­TIQUE AU POR­TRAIT DU BARDE

Le Télégramme - Quimper - - LA UNE - Ju­lien Vaillant

Ils tra­vaillent de­puis quinze ans au­tour de la lyre cel­tique. Les Cos­tar­mo­ri­cains Ju­lian Cu­villiez et Au­drey Le­corgne, en­tou­rés de spé­cia­listes, se sont lan­cés comme mis­sion de dres­ser le por­trait-ro­bot du barde, in­dis­so­ciable de cet ins­tru­ment : c’était un poète, mu­si­cien et aus­si un homme riche…

Bros­ser le por­trait-ro­bot du barde à l’Âge du fer. C’est la mis­sion que tentent de me­ner à bien les Cos­tar­mo­ri­cains Au­drey Le­corgne et Ju­lian Cu­villiez. En­tou­ré d’un lin­guiste, d’une ar­chéo­logue et d’un illus­tra­teur, le couple de Ker­pert (22) livre ici ses pre­mières dé­cou­vertes.

« C’est simple, à part As­su­ran­ce­tou­rix, il n’existe pas de vi­suel du barde con­ti­nen­tal du Se­cond âge du fer (entre - 500 av. J.-C. et - 50 av. J.-C.) ». C’est en par­tant de ce constat que Ju­lian Cu­villiez et sa com­pagne Au­drey Le­corgne ont dé­ci­dé, il y a quelques mois, de bros­ser le por­trait-ro­bot du barde. Pour­quoi une re­cherche si précise ? Parce que le couple de Ker­pert (près de Guin­gamp) tra­vaille, de­puis quinze ans, au­tour du plus vieil ins­tru­ment de Bre­tagne, qui est aus­si l’ins­tru­ment em­blé­ma­tique des bardes : la lyre cel­tique.

À la fois mu­si­ciens, lu­thiers et cher­cheurs en ar­chéo-mu­si­co­lo­gie, Au­drey et Ju­lian se sont en­tou­rés d’autres spé­cia­listes au sein du Pôle de re­cherche, d’in­ter­pré­ta­tion et d’ar­chéo­lo­gie ex­pé­ri­men­tale (PRIAE) : Jean-Paul Sa­vi­gnac, un pro­fes­seur de lettres clas­siques, cher­cheur en langues la­tine, grecque et cel­tique ; Marie-Pierre Puy­ba­ret, une ar­chéo­logue spé­cia­liste du tex­tile à l’Âge du fer ; ain­si qu’Éric Pi­gnon, un illus­tra­teur his­to­rique. Leurs pre­mières dé­cou­vertes ? « Nous pou­vons dé­jà ex­po­ser des faits mais leur in­ter­pré­ta­tion est moins sûre », énonce pru­dem­ment Ju­lian.

Une cou­ronne tressée sur la tête

Grâce aux tra­duc­tions du lin­guiste JeanPaul Sa­vi­gnac, la pe­tite équipe peut ce­pen­dant dé­jà af­fir­mer que le barde était un poète et mu­si­cien, chan­tant tout à la fois la louange et la sa­tire. Un homme riche aus­si. « C’était un aris­to­crate, is­su d’une haute li­gnée qui voya­geait avec du per­son­nel. Au­près des puis­sants, il rem­plis­sait un rôle as­sez proche du bio­graphe et de l’his­to­rien ou en­core du jour­na­liste, voire du jour­na­liste de guerre car il ac­com­pa­gnait son roi jusque sur le ter­rain des ba­tailles. Il était ré­mu­né­ré à hau­teur du nombre et de la qua­li­té des ré­cits et té­moi­gnages res­ti­tués en poé­sie ou en chan­son », dé­crit Ju­lian Cu­villiez. Autres dé­cou­vertes réa­li­sées : la te­nue ves­ti­men­taire et la coif­fure, qui semblent toutes deux bien spé­ci­fiques. « Le barde a pu être ra­sé as­sez loin dans le front et il a pu por­ter la ton­sure cel­tique en usage chez les druides d’Ir­lande et em­prun­tée par la suite par les moines de l’église cel­tique », en­seigne JeanPaul Sa­vi­gnac, au­teur d’une quin­zaine d’ou­vrages, par­mi les­quels un dic­tion­naire fran­co-gau­lois.

« Il avait cer­tai­ne­ment une fa­çon spé­ci­fique d’ar­ran­ger ses che­veux, propre à son rang et à sa fonc­tion, pro­ba­ble­ment une cou­ronne tressée sur la tête comme semble l’évo­quer le buste du barde à la lyre re­trou­vé à Paule (22) », ajoute Ju­lian Cu­villiez qui aborde aus­si la ques­tion de l’ha­bit : « Plu­sieurs sources an­tiques font men­tion d’un vê­te­ment spé­ci­fique nom­mé bar­do­cu­cu­lus (ca­puche de barde), dé­crit à plu­sieurs re­prises comme une sorte de long man­teau à ca­puche poin­tue, que l’on re­trouve éga­le­ment sur plu­sieurs re­pré­sen­ta­tions gal­lo-ro­maines et an­té­rieures ».

Le barde était-il aus­si une femme ?

Ces pre­miers ré­sul­tats ont dé­jà per­mis à l’illus­tra­teur Éric Pi­gnon de réa­li­ser des illus­tra­tions pré­li­mi­naires. Illus­tra­tions sur les­quelles deux bardes ap­pa­raissent : un homme et… une femme. « Il est éta­bli en Ir­lande que des femmes ont pu exer­cer la fonc­tion de barde. À cette date, nous n’avons pas en­core pu mettre en évi­dence un cas com­pa­rable sur le con­tinent mais rien ne nous in­ter­dit de l’envisager », énonce Ju­lian qui pro­jette, à terme, une pu­bli­ca­tion scien­ti­fique. « Voire un ou­vrage, si nos dé­cou­vertes le mé­ritent. »

Quant à sa­voir si le per­son­nage d’As­su­ran­ce­tou­rix, em­pê­ché de chan­ter et de jouer de la mu­sique à la fin des aven­tures d’As­té­rix, ren­voie une image fi­dèle des vé­ri­tables bardes ? Il ne semble pas que ce soit tout à fait le cas, à écou­ter Jean-Paul Sa­vi­gnac : « Certes, les bardes chan­taient sou­vent dans les ban­quets et les fes­tins of­fi­ciels, qui étaient d’ailleurs très fré­quents en Gaule. Mais les bâillon­ner, ça me met en co­lère. Au contraire, leur chant cal­mait tout le monde ». « Mais c’est aus­si un fan­tas­tique am­bas­sa­deur que nous ont lé­gué Gos­cin­ny et Uder­zo, avec ce barde de BD qui a per­mis à des mil­liers d’en­fants, sur des gé­né­ra­tions en­tières, de se faire une idée de ce que sont un barde et une lyre », conclut Ju­lian.

Illustration Éric Pi­gnon

Éric Pi­gnon a illus­tré les pre­mières hy­po­thèses que sug­gère le dé­but de l’étude sur le barde con­ti­nen­tal du Se­cond âge du fer.

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