Rwan­da. « Il y a eu une forme de cé­ci­té »

Le Télégramme - Quimper - - MONDE & FRANCE - Pro­pos re­cueillis par Gwen Ca­the­line

Sau­vé par l’ar­mée fran­çaise à l’âge de 4 ans, le dé­pu­té de Di­nan Her­vé Ber­ville conduit la dé­lé­ga­tion fran­çaise qui as­siste, ce di­manche, aux com­mé­mo­ra­tions des 25 ans du gé­no­cide rwan­dais de 1994.

S’il re­con­naît « une forme de cé­ci­té » de la France à l’époque des faits, il re­garde sur­tout de­vant. > Em­ma­nuel Macron a dé­cli­né l’in­vi­ta­tion du pré­sident rwan­dais, Paul Ka­ga­mé, et vous en­voie à sa place, simple dé­pu­té. Se­rez-vous bien re­çu ?

C’est la toute pre­mière fois que le pré­sident rwan­dais in­vite la France à rendre hom­mage à ces 800 000 à 1 mil­lion de per­sonnes tuées en 1994. De­puis 2017, les pré­si­dents Macron et Ka­ga­mé ont un dia­logue très franc et sin­cère, ils se sont dé­jà vus trois fois, je crois. De nom­breux chefs d’État étaient conviés à ces com­mé­mo­ra­tions, tous ne pour­ront s’y rendre. Mais j’ai ré­cem­ment ren­con­tré l’ambassadrice du Rwan­da en France et d’autres di­gni­taires rwan­dais, et ils ont été très sen­sibles au fait que le Pré­sident en­voie un re­pré­sen­tant per­son­nel pour com­mé­mo­rer ce gé­no­cide

> En­fant rwan­dais sau­vé du gé­no­cide à l’âge de 4 ans par la France, vous êtes le sym­bole idéal ?

Dans une in­ter­view, Paul Ka­ga­mé a dit at­tendre un si­gnal sym­bo­lique de la France : il l’est. Le pré­sident rwan­dais a pla­cé ces cé­ré­mo­nies sous un triple signe : le sou­ve­nir, l’unité et la ré­con­ci­lia­tion, et sur­tout le re­nou­veau. Il veut s’ap­puyer sur la jeu­nesse pour re­cons­truire de bonnes re­la­tions in­té­rieures et ex­té­rieures. Il faut al­ler de l’avant, j’y vais pour mon­trer au peuple rwan­dais que la France est à ses cô­tés, tour­née vers l’ave­nir. Les an­nonces d’hier (de sa­me­di, NDLR) du pré­sident Macron vont dans ce sens, comme la pro­chaine ré­ou­ver­ture de l’Ins­ti­tut fran­çais à Ki­ga­li.

> La France a-t-elle fait er­reur en sou­te­nant le gou­ver­ne­ment hu­tu gé­no­ci­daire, pour des rai­sons stratégiques, mal­gré les alertes d’ONG et de mi­li­taires ?

La France l’a re­con­nu : c’est une évi­dence qu’il y a eu une forme de cé­ci­té et un échec col­lec­tif de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale dans son en­semble, puisque l’Onu a re­ti­ré ses troupes mi­li­taires en plein gé­no­cide. Il y a eu une illu­sion qu’on pou­vait in­fluer sur le cours des choses mais les gé­no­ci­daires étaient dé­ter­mi­nés. Le Pré­sident a an­non­cé la dé­clas­si­fi­ca­tion de cer­taines archives mi­li­taires et du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères ; ce­la per­met­tra aux his­to­riens de re­tra­cer les mé­ca­niques de ce mas­sacre, de mieux le com­prendre et de faire un tra­vail de mé­moire.

> Vous êtes dé­jà re­tour­né au Rwan­da en 2015 et y avez même re­vu de la fa­mille. Qu’avez-vous res­sen­ti ? Dans quelle me­sure ce gé­no­cide vous a-t-il mar­qué ?

Même si je suis une per­sonne pu­blique, je ne veux pas m’étendre sur ce voyage de 2015, qui était du do­maine de l’in­time. Ce sont des sen­ti­ments pas forcément des­crip­tibles. Pour le reste, on fait tou­jours des ana­lyses a pos­te­rio­ri, je ne sais pas dans quelle me­sure ce­la m’a mar­qué. J’ai été pré­ser­vé par rap­port à d’autres per­sonnes qui ont vé­cu le gé­no­cide en étant plus âgés : j’ai re­la­ti­ve­ment peu de sou­ve­nirs. Je suis chanceux.

> L’op­po­si­tion entre Hu­tus et Tut­sis s’est-elle apai­sée ?

Cette op­po­si­tion est artificielle, sans fon­de­ment réel. Elle avait été construite par le co­lo­ni­sa­teur, belge puis al­le­mand, sur le prin­cipe du « di­vi­ser pour mieux ré­gner ». Ce que j’ai pu consta­ter en al­lant là-bas, sans être spé­cia­liste de ce pays, c’est qu’il y a un pro­ces­sus de ré­con­ci­lia­tion pro­fond. On ne parle plus de ça au Rwan­da au­jourd’hui. Per­sonne ne se dit plus Tut­si ou Hu­tu, ils se disent Rwan­dais, c’est tout.

Pho­to archives G. C.

Né au Rwan­da, en 1990, le dé­pu­té de Di­nan, Her­vé Ber­ville, a été dé­si­gné « re­pré­sen­tant spé­cial » du pré­sident Macron lors des com­mé­mo­ra­tions des 25 ans du gé­no­cide.

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