Pa­tri­cia Loison. À la re­cherche des 150 pre­miers jours de sa vie

Le Télégramme - Quimper - - TV - Pro­pos re­cueillis par Sa­muel Pe­tit

Née de mère in­con­nue à New Del­hi (Inde), en 1971, la jour­na­liste de France Té­lé­vi­sions Pa­tri­cia Loison a ten­té d’en sa­voir plus sur les 150 pre­miers jours de sa vie, avant son adop­tion par un couple fran­çais. Dans un livre poi­gnant, elle ra­conte le che­min qui l’a me­née à ses origines. > Votre livre s’ouvre sur le jour où vous don­nez nais­sance à votre pre­mière fille, Lu­na-Ma­rine, en 2002. Que se passe-t-il ce jour-là ?

J’ai 31 ans. J’attends ce jour comme l’un des plus beaux de ma vie. Je suis heu­reuse. Heu­reuse de pro­cu­rer à ma mère la joie d’une nais­sance qu’elle n’a pas eu la chance de connaître. Et c’est l’in­verse qui se passe. Dès la deuxième vi­site de ma mère à la ma­ter­ni­té, je suis tra­ver­sée par une espèce d’onde. J’en­tends une voix qui me dit de pous­ser ma mère par la fe­nêtre, de l’em­pê­cher de me prendre mon en­fant. Je ne com­prends pas ce qu’il se passe, mon ma­ri voit que je suis épui­sée et fais sor­tir tout le monde. Le soir même, je vais à la pe­tite cha­pelle de la cli­nique puis, le len­de­main, je vois une psy­cho­logue qui m’in­ter­roge sur ma nais­sance. Je lui ré­ponds : « Il y avait un bébé dis­po­nible ». J’avais été un bébé dis­po­nible mais ma fille n’en est pas un. Ma mère ne va pas me le vo­ler, m’ex­plique la psy­cho­logue. Il fal­lait que ça sorte de moi.

> C’est après ce jour si par­ti­cu­lier que vous dé­ci­dez d’en sa­voir plus sur votre nais­sance, à New Del­hi, en Inde, le 16 fé­vrier 1971 ?

Jus­qu’alors je n’éprou­vais pas ce be­soin sur la ques­tion de mes origines. Mes pa­rents adop­tifs pre­naient toute la place. L’adop­tion n’était pas ta­boue mais l’aban­don par ma mère bio­lo­gique n’était ja­mais évo­qué. À ce mo­ment, je me rends compte que j’ai le be­soin de re­con­naître qu’elle a exis­té. Sans le vou­loir, on l’avait tuée puis­qu’on ne par­lait ja­mais d’elle. Cinq mois dans une vie, ça peut sem­bler si peu. Mais quand on donne soi-même la vie, qu’on nour­rit son bébé et qu’on lui parle, on mesure l’im­por­tance de ces pre­miers mois. Je me suis ren­du compte que l’on garde la mé­moire des corps, la mé­moire du pre­mier amour, ce­lui de ces 150 pre­miers jours.

> En Inde, lors d’un voyage pré­si­den­tiel de Ni­co­las Sar­ko­zy que vous sui­vez pour la chaîne LCI, vous en­trez en contact avec les re­li­gieuses de l’or­phe­li­nat où vous avez vé­cu après votre nais­sance. Mais vous ne re­trou­vez pas votre mère.

Au fond de moi-même, je rê­vais de la re­trou­ver. Si j’avais un nom, d’autres in­for­ma­tions, il me fau­drait en­core l’éner­gie pour pour­suivre mes re­cherches. Je n’ai pas cette force. D’une cer­taine ma­nière, j’ai tou­ché du doigt ces pre­miers mois de ma vie. Je sais que ce pre­mier amour ma­ter­nel est mort. C’est avec ce livre que j’es­saie de le ré­ani­mer.

> Com­ment ont ré­agi vos pa­rents ?

J’avais peur de les bles­ser. Quand on est un en­fant adop­té, on sent une culpa­bi­li­té puis­sance mille à l’égard de ses pa­rents, on se sent tel­le­ment re­de­vables à leur égard. Al­ler gratter cette ci­ca­trice, c’était ta­bou. Mes pa­rents sa­vaient que j’écri­vais ce livre. J’ai en­voyé quelques cha­pitres à ma mère, elle a pleu­ré. Ré­cem­ment, j’ai re­trou­vé dans leur ap­par­te­ment du Havre un pe­tit car­net où elle m’a écrit, au mo­ment où je suis ar­ri­vée en France. Elle y ra­conte les jours avant mon ar­ri­vée et elle re­mer­cie ma mère bio­lo­gique du bon­heur que je vais re­pré­sen­ter pour eux.

> Cette quête des origines est-elle un che­min né­ces­saire pour un en­fant adop­té ?

Jus­qu’à la nais­sance de ma fille, je pen­sais que ce n’était pas une ques­tion. Je me di­sais que ma vie était parfaite, que cette his­toire d’adop­tion n’en était qu’un élé­ment comme pour­rait l’être une jambe de bois. Et là, j’ai res­sen­ti ce be­soin de dé­cou­vrir ce pas­sé. Je pense qu’il ne faut pas faire de black-out sur la vie d’avant. Les pa­rents doivent faire com­prendre à l’en­fant qu’il est im­por­tant d’al­ler ex­plo­rer ce ter­ri­toire. Ils doivent lui dire qu’ils sont prêts à l’ac­com­pa­gner. C’est plus fa­cile au­jourd’hui avec les pho­tos, les vi­déos. Au dé­but des an­nées 70, il n’y a pas toute la lit­té­ra­ture sur l’adop­tion, peu de traces qui per­mettent de se rac­cro­cher à l’his­toire. Avec mon frère, lui aus­si adop­té - au Li­ban -, nous ne sa­vions pas si nous avions le droit de re­mon­ter ce che­min.

« Je sais que ce pre­mier amour ma­ter­nel est mort. C’est avec ce livre que j’es­saie de le ré­ani­mer ».

« Je cherche en­core ton nom », Pa­tri­cia Loison, Fayard, 17 eu­ros.

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