Bré­sil. Cent jours de tur­bu­lences

Le Télégramme - Quimper - - REPÈRES - Mor­gann Jé­zé­quel

Cette se­maine, le chef d’État bré­si­lien fran­chis­sait le cap sym­bo­lique des cent jours au pou­voir. Avec beau­coup d’an­nonces mais peu de mesures concrètes, Jair Bol­so­na­ro se heurte à la réa­li­té du pou­voir et voit sa po­pu­la­ri­té dé­grin­go­ler. De notre correspondante au Bré­sil.

Le prin­ci­pal in­té­res­sé l’ad­met lui-même : il ne s’at­ten­dait pas à ren­con­trer au­tant de dif­fi­cul­tés. « Par­fois je me de­mande, mon Dieu, qu’ai-je fait pour mé­ri­ter ce­la ? Il n’y a que des pro­blèmes ! », a ain­si lan­cé le pré­sident bré­si­lien, Jair Bol­so­na­ro, railleur, à des fonc­tion­naires du pa­lais pré­si­den­tiel ras­sem­blés, la se­maine der­nière, pour une cé­ré­mo­nie d’inau­gu­ra­tion. À l’heure du cap sym­bo­lique des cent jours de man­dat, fran­chi mer­cre­di, le lea­der d’ex­trême droite, qui avait pro­mis de re­mettre le pays sur les rails de la crois­sance et d’en fi­nir avec la « vieille po­li­tique », se heurte aux réa­li­tés du pou­voir. Da­van­tage mar­qué par les an­nonces et les couacs que par des mesures concrètes, son maigre bi­lan dé­çoit l’opinion. L’ap­pro­ba­tion de son ac­tion, es­ti­mée à 32 % par un son­dage pu­blié di­manche der­nier, est d’ailleurs la pire ja­mais en­re­gis­trée par un pré­sident bré­si­lien en dé­but de man­dat, de­puis Fer­nan­do Col­lor, en 1990, qui avait été des­ti­tué deux ans plus tard. Même les élec­teurs du chef de l’État sont dé­çus : près de la moi­tié d’entre eux ne le consi­dèrent pas comme un bon Pré­sident.

Quelques pro­messes te­nues

Dès son en­trée en fonc­tion, le 1er jan­vier, Jair Bol­so­na­ro a pour­tant vou­lu mon­trer qu’il te­nait ses pro­messes élec­to­rales. Le jour même, il a adop­té une me­sure pro­vi­soire confiant la dé­mar­ca­tion des terres in­di­gènes au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture, te­nu par Te­re­za Cris­ti­na, ancienne res­pon­sable du lob­by de l’agro­bu­si­ness à la Chambre des dé­pu­tés. Peu in­té­res­sé par la cause au­toch­tone, ce groupe de pres­sion, l’un des plus in­fluents au Con­grès, avait sou­te­nu la can­di­da­ture du can­di­dat Bol­so­na­ro. Quelques jours plus tard, comme pro­mis lors de sa cam­pagne, l’an­cien mi­li­taire a si­gné un dé­cret sim­pli­fiant la dé­ten­tion d’armes à feu pour tous.

Pour ce qui est du reste, Jair Bol­so­na­ro pa­tine. Alors que le Pré­sident avait sé­duit ses élec­teurs avec un pro­gramme sé­cu­ri­taire mus­clé et la pro­messe d’éra­di­quer la cor­rup­tion, le plan du mi­nistre de la Jus­tice, le cé­lèbre juge an­ti-cor­rup­tion Ser­gio Mo­ro, ju­gé peu so­lide, risque d’être lon­gue­ment dé­bat­tu à la Chambre des dé­pu­tés.

Re­la­tions ten­dues avec le Con­grès

La marge de ma­noeuvre du Pré­sident pour ap­pli­quer son pro­gramme dé­pen­dra sur­tout de l’épi­neuse ré­forme des retraites, très at­ten­due par les mar­chés. Mais les re­la­tions entre Jair Bol­so­na­ro et le Con­grès, pour­tant très conser­va­teur, se sont ra­pi­de­ment dé­té­rio­rées. Le pré­sident de la Chambre des dé­pu­tés, Ro­dri­go Maia, homme-clé pour l’adop­tion du texte, s’est mon­tré très aga­cé par les in­vec­tives du Pré­sident à son égard, ex­hor­tant même Jair Bol­so­na­ro à « se mettre au tra­vail ». Le ca­rac­tère im­pul­sif, voire agres­sif, du chef de l’État pour­rait-il le conduire à sa­bo­ter sa propre po­li­tique ?

Car ce­lui qui est surnommé le « Trump tro­pi­cal » n’a pas aban­don­né ses ha­bi­tudes de cam­pagne, mar­quée par les dé­cla­ra­tions chocs et les pro­vo­ca­tions sur les ré­seaux so­ciaux, qu’il conti­nue d’uti­li­ser de ma­nière fré­né­tique. « Son com­por­te­ment agres­sif n’est pas com­mun au Bré­sil. Ce­la a cau­sé des di­vi­sions au sein de sa base et une cer­taine usure chez ses élec­teurs, qui veulent des ré­ponses pra­tiques et ra­pides », sou­ligne Mau­ri­cio San­to­ro, pro­fes­seur de sciences po­li­tiques à l’Uni­ver­si­té de Rio deJa­nei­ro.

Manque d’ex­pé­rience po­li­tique

Pour faire ou­blier ce dé­but de man­dat chao­tique et dis­si­per le sen­ti­ment d’im­pro­vi­sa­tion qui en­toure l’ac­tion du gou­ver­ne­ment, lui-même mar­qué par des ten­sions in­ternes, Jair Bol­so­na­ro va devoir com­po­ser avec la mul­ti­tude de for­ma­tions pré­sentes au Con­grès. « Or, la plu­part des mi­nistres n’ont presque pas de re­la­tions avec les par­tis. Sur ce point, la nou­velle équipe manque clai­re­ment d’ex­pé­rience po­li­tique », ob­serve Mau­ri­cio San­to­ro. Reste à sa­voir si la réu­nion du Pré­sident avec les lea­ders des par­tis du centre, la se­maine der­nière, au­ra ser­vi à apai­ser les dis­sen­sions. Au Bré­sil, « la vieille po­li­tique » n’est ja­mais loin.

Même les élec­teurs du chef de l’État sont dé­çus : près de la moi­tié d’entre eux ne le consi­dèrent pas comme un bon Pré­sident.

Pho­to EPA

Le nou­veau pré­sident d’ex­trême droite du Bré­sil, Jair Bol­so­na­ro, ne s’at­ten­dait pas à ren­con­trer au­tant de dif­fi­cul­tés.

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