Le ren­dez­vous man­qué du Me­def

Les Echos - - LA UNE - La chro­nique d’Eric Le Bou­cher

Con­fi­née dans ses jeux d’ap­pa­reil, l’or­ga­ni­sa­tion pa­tro­nale s’ap­prête à élire son nou­veau di­ri­geant dans l’in­dif­fé­rence qua­si gé­né­rale. Alors qu’un pré­sident pro-bu­si­ness vient de s’ins­tal­ler à l’Ely­sée, le contexte était pour­tant fa­vo­rable pour por­ter un dis­cours mo­derne sur l’en­tre­prise et la mo­der­ni­sa­tion de l’éco­no­mie, écrit Eric Le Bou­cher.

Con­fi­née dans ses jeux d’ap­pa­reil, l’or­ga­ni­sa­tion pa­tro­nale s’ap­prête à élire son nou­veau di­ri­geant dans l’in­dif­fé­rence qua­si gé­né­rale. Alors qu’un pré­sident pro-bu­si­ness vient de s’ins­tal­ler à l’Ely­sée, le contexte était pour­tant fa­vo­rable pour por­ter un dis­cours mo­derne sur l’en­tre­prise et la mo­der­ni­sa­tion de l’éco­no­mie.

L’élec­tion à la tête du pa­tro­nat fran­çais qui se dé­roule pour suc­cé­der à Pierre Gat­taz est sans in­té­rêt. C’est très dom­mage et très grave. Le monde est en­tré dans une phase de grands pé­rils, le pays vit un mo­ment his­to­rique de trans­for­ma­tion de l’ap­pa­reil po­li­tique, il de­vrait en être de même, en pa­ral­lèle, du syn­di­cat des en­tre­prises. Mais la pro­cé­dure est obs­cure, elle n’ap­pa­raît que comme une ba­taille de per­sonnes et même dé­sor­mais de mâles blancs, comme un en­tre­lacs d’in­com­pré­hen­sibles jeux d’in­fluence entre les pro­vinces et Pa­ris, et comme une com­pé­ti­tion sur­an­née entre des fé­dé­ra­tions an­tiques au mo­ment où le nu­mé­rique fait sau­ter toutes les cloi­sons.

Cette élec­tion a-t-elle un sens ? Les can­di­dats op­posent-ils des vi­sions dis­tinctes et fortes du rôle que doit jouer le Me­def du­rant le siècle qui s’est ou­vert ? D’une claire stra­té­gie ? Bien ma­lin qui peut le dire puisque la pe­tite comp­ta­bi­li­té élec­to­rale oblige les uns et les autres à en dé­voi­ler le moins pos­sible sur leurs pro­jets pour ne s’alié­ner au­cune voix.

Le scru­tin est par ex­cel­lence une élec­tion en cou­lisses dans une époque où la cré­di­bi­li­té exige la trans­pa­rence, où l’ef­fi­ca­ci­té de­mande la vé­ri­té. Et main­te­nant que nous sommes, pa­raît-il, en­trés dans la der­nière ligne droite (ligne tor­tueuse se­rait plus ap­pro­prié), voi­là qu’il faut re­dou­ter que les cou­teaux soient sor­tis pour ter­mi­ner « le car­nage ». Le Me­def sor­ti­ra dé­chi­ré de cette élec­tion quand l’union était pri­mor­diale.

Le fu­neste pa­ra­doxe est qu’il y avait un can­di­dat de pre­mier plan, do­té d’un par­cours glo­rieux à la tête d’une des plus pres­ti­gieuses en­tre­prises de France, à la fois ins­crite dans un ter­ri­toire pro­fond et do­tée d’une en­ver­gure pla­né­taire, et qui pro­po­sait une vi­sion française, eu­ro­péenne, hu­ma­niste, jus­te­ment claire et forte. Las, Jean-Do­mi­nique Se­nard, PDG de Mi­che­lin, avait dé­pas­sé d’un poil la li­mite d’âge et l’or­ga­ni­sa­tion n’a pas cru né­ces­saire de re­voir ses sta­tuts. L’or­ga­ni­sa­tion a pré­fé­ré s’entre-dé­vo­rer à plai­sir. Nous y sommes.

Le plus grave est de voir le Me­def pas­ser com­plè­te­ment à cô­té de son temps. Ce n’est pas nou­veau, certes. L’en­tre­prise a tou­jours joué un rôle mi­neur dans l’histoire d’une France où le pres­tige est al­lé au mo­narque puis à la Ré­vo­lu­tion. Pour ne pas se faire taxer, mieux va­lait des ri­chesses dis­crètes, d’où un re­tard per­ma­nent dans les tech­no­lo­gies comme dans les es­prits. L’ex­cep­tion a été courte sous le Se­cond Em­pire, note Jean Pey­re­le­vade (*). Dans « L’Etrange Dé­faite », l’his­to­rien Marc Bloch, pas­sant en re­vue les mul­tiples causes de la dé­bâcle de 1940, ac­cu­sait la bour­geoi­sie d’être « ai­grie », ja­mais re­mise du Front po­pu­laire et qui « déses­pé­rant de ses propres des­tins avait fi­ni par déses­pé­rer de la pa­trie ».

En 2018, la bour­geoi­sie, les en­tre­prises se­raient-elles re­tom­bées dans ce tra­vers na­tio­nal ? Ai­greur, cé­ci­té, pe­ti­tesse ? L’élec­tion au Me­def semble s’y com­plaire, elle manque une oc­ca­sion his­to­rique. Après les as­sauts fis­caux et so­ciaux ré­pé­tés des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de­puis Jacques Chi­rac, éle­vant la lour­deur des coûts et ri­gi­di­fiant les codes, est ve­nu le mo­ment où, trop c’est trop, un re­flux s’est mis en place avec le CICE sous Fran­çois Hol­lande. Puis, mi­racle fran­çais, un can­di­dat crâ­ne­ment pro-bu­si­ness a été élu à l’Ely­sée, il af­firme sa ligne, au risque, on l’en­tend tous les jours, d’être ac­cu­sé de man­quer à sa gauche. Le Me­def a, au­jourd’hui, le choix entre sai­sir le bas­cu­le­ment, le faire sien, pous­ser à l’in­ves­tis­se­ment, l’em­bauche et l’op­ti­misme, et, la vieille ai­greur l’em­por­tant, culti­ver la crainte que le zé­phyr ne soit que pro­vi­soire et ré­cla­mer, en­core et en­core, ob­ses­sion­nel­le­ment, plus de baisse des im­pôts et des contraintes so­ciales.

Ra­me­ner la stra­té­gie du syn­di­cat pa­tro­nal à une lutte in­ces­sante contre les charges et les lois est lou­per son temps.

Ra­me­ner la stra­té­gie du syn­di­cat pa­tro­nal à une lutte in­ces­sante contre les charges et les lois est lou­per son temps. Le ca­pi­ta­lisme est de­ve­nu schum­pé­té­rien, il offre des op­por­tu­ni­tés im­menses, le monde pa­tro­nal de­vrait se ré­or­ga­ni­ser en pro­fon­deur pour ne plus être que l’ac­teur et le pro­mo­teur de cette ré­vo­lu­tion-là, pour ai­der les star­tup­peurs, in­ven­ter comment faire pous­ser les li­cornes, pour être au-de­vant de la course à l’in­tel­li- gence ar­ti­fi­cielle, etc. Un Me­def non plus d’ap­pa­rat­chiks mais d’en­tre­pre­neurs. Le mal des en­tre­prises fran­çaises est la dif­fi­cul­té de gran­dir et la ré­trac­ta­tion des ex­por­ta­teurs, on at­ten­dait des thé­ra­pies.

Plus grave en­core est de lou­per les me­naces de son temps. Elles gros­sissent de­vant nos yeux : l’Eu­rope et le po­pu­lisme. Le Me­def est d’un si­lence cou­pable sur cha­cune d’elles. L’Eu­rope, parce que se dé­fait la construc­tion des pères, ac­cu­sée d’être le pro­blème quand elle de­meure la so­lu­tion. Où sont les dis­cus­sions des re­pré­sen­ta­tions pa­tro­nales avec leurs ho­mo­logues al­le­mandes pour les convaincre de sor­tir de leur égoïsme mer­can­tile ? Où sont les ini­tia­tives des pa­trons pro-eu­ro­péens, comme celles qu’on avait vues pour sou­te­nir Jacques De­lors, vers le mar­ché unique puis la mon­naie com­mune ? Pire que le si­lence du Me­def est ce­lui de l’Afep (les géants du CAC).

Dé­non­cer le po­pu­lisme est-il fran­chir la ligne po­li­tique in­ter­dite ? Est-il al­ler contre une in­flexion sen­sible dans le pe­tit pa­tro­nat ? Mais jus­te­ment ! Il se­rait urgent qu’au nom d’une idée de soi et de son ave­nir le pa­tro­nat fran­çais s’en­gage contre ce mal des­truc­teur de la rai­son éco­no­mique elle-même. L’en­tre­prise est ap­pe­lée, dans ce siècle, à mon­trer l’exemple d’un col­lec­tif qui ma­rie ef­fi­ca­ci­té et hu­ma­ni­té. Il au­rait été digne d’en dé­battre.

(*) « Histoire d'une né­vrose, la France et son éco­no­mie », Al­bin Mi­chel, 2014.

Pho­to Ha­mil­ton/RÉA

L’en­tre­prise est ap­pe­lée, dans ce siècle, à mon­trer l’exemple d’un col­lec­tif qui ma­rie ef­fi­ca­ci­té et hu­ma­ni­té. Il au­rait été digne d’en dé­battre.

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