« L’Eu­rope doit avoir une am­bi­tion po­li­tique pour ses banques »

Les Echos - - LA UNE - Phi­lippe Brassac

La si­tua­tion po­li­tique en Ita­lie, où le Cré­dit Agri­cole a une im­por­tante banque de dé­tail, vous in­quiète-t-elle ?

Non ! nous sommes de­puis trente ans en Ita­lie, nous connais­sons donc très bien le pays. Et, en trente ans, nous avons dé­jà eu l’oc­ca­sion de vivre quelques sou­bre­sauts po­li­tiques ! Mais l’Ita­lie est un ter­ri­toire dy­na­mique, qui a beau­coup de po­ten­tiel et d’ave­nir. Nous n’avons per­çu au­cun ra­len­tis­se­ment de notre ac­ti­vi­té de­puis le dé­but de l’an­née. Nous conti­nuons à y dé­ve­lop­per les dif­fé­rents mé­tiers du groupe, de ma­nière or­ga­nique, mais aus­si par des opé­ra­tions li­mi­tées de crois­sance ex­terne lors­qu’une op­por­tu­ni­té se pré­sente. Avec l’ac­qui­si­tion en 2017 de trois pe­tites banques ré­gio­nales, notre part de mar­ché s’est ac­crue de 1 point dans le pays.

N’y a-t-il pas un risque fi­nan­cier avec les ten­sions sur la dette ita­lienne ?

Il y a eu, c’est vrai, un peu d’in­quié­tude sur les mar­chés, parce que les in­ves­tis­seurs s’in­ter­ro­geaient sur les consé­quences pour le bi­lan des banques, mais ils ont été ras­su­rés glo­ba­le­ment par le très faible risque de conta­gion. L’ex­po­si­tion du Cré­dit Agri­cole à la dette ita­lienne est très mo­dé­rée : lorsque le spread ita­lien (l’écart avec l’Al­le­magne) monte sur les mar­chés de 100 points de base, l’im­pact sur la sol­va­bi­li­té de Cré­dit Agri­cole SA n’est que de 3 points de base. Au­tant dire, qua­si­ment rien. Et c’est par ailleurs ré­ver­sible lorsque le spread re­des­cend. Nous ne croyons ab­so­lu­ment pas au dé­faut de l’Ita­lie ou à sa sor­tie de la zone eu­ro. Le gou­ver­ne­ment en place af­fiche pour­tant son eu­ros­cep­ti­cisme… L’Ita­lie au­rait in­fi­ni­ment plus à perdre qu’à ga­gner en cas de dé­faut par­tiel sur sa dette : car ce­la im­pac­te­rait dra­ma­ti­que­ment le sys­tème ban­caire ita­lien, ain­si que les as­su­reurs ita­liens, et donc, très di­rec­te­ment, les épar­gnants ita­liens. Or, con­trai­re­ment à la Grèce il y a quelques an­nées, l’Ita­lie a dé­mon­tré qu’elle était par­fai­te­ment ca­pable de maî­tri­ser sa dette. Celle-ci est re­la­ti­ve­ment éle­vée, mais elle est maî­tri­sée : l’éco­no­mie va bien, le pays af­fiche un ex­cé­dent com­mer­cial im­por­tant et l’Etat est en ex­cé­dent bud­gé­taire avant le paie­ment des in­té­rêts de la dette. Ajou­tons que l’épargne est consi­dé­rable : le pa­tri­moine moyen en Ita­lie est su­pé­rieur à ce­lui de l’Al­le­magne.

Avec la pré­si­dence de Do­nald Trump, ou le Brexit, le monde est-il de­ve­nu plus dan­ge­reux ?

Il est plus in­cer­tain, mais en même temps, c’est un fait, il n’y a pas de crise ma­jeure avé­rée. Ce n’est ni 2008 ni 2011. Nous de­vons nous ha­bi­tuer à cet en­vi­ron­ne­ment du­ra­ble­ment mar­qué par les in­cer­ti­tudes et la fé­bri­li­té qui en ré­sulte. Mais ce­la ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment qu’il y au­ra des crises. Sur le moyen terme, nous avons de­vant nous deux fac­teurs po­ten­tiels d’in­sta­bi­li­té. Le pre­mier est le pro­ces­sus de sor­tie an­non­cé du « quan­ti­ta­tive ea­sing » [la po­li­tique mo­né­taire très ac­com­mo­dante de la BCE, NDLR], qui de­vrait être très pro­gres­sive. La BCE ces­se­ra d’in­ter­ve­nir sur les dettes sou­ve­raines, mais elle reste maî­tresse du rythme. La se­conde grande source d’in­sta­bi­li­té est d’ordre géo­po­li­tique. La Chine est sur une tra­jec­toire qui de­vrait lui per­mettre d’ici à quelques an­nées de de­ve­nir la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale. Il est pro­bable que ce­la ne se dé­rou­le­ra pas comme un long fleuve tran­quille : les ré­ac­tions pro­tec­tion­nistes des Etats-Unis s’ins­crivent pro­ba­ble­ment dans ce bras de fer his­to­rique.

A pro­pos des dé­ci­sions de Trump, se­rez-vous im­pac­té par le re­tour de sanctions com­mer­ciales contre l’Iran ?

Glo­ba­le­ment, ce que l’on ob­serve en Iran avec le re­trait des Etats-Unis de l’ac­cord sur le nu­cléaire est un re­tour en ar­rière. Sur le plan « bu­si­ness », du fait des em­bar­gos et des règles du jeu im­po­sés par les Amé­ri­cains, nous n’étions de toute ma­nière pas pré­sents en Iran. Ce­la est donc sans consé­quence pour nous. Nous sommes beau­coup plus con­cen­trés sur la France et l’Eu­rope, où nos po­si­tions se conso­lident.

Quelles sont vos marges de pro­gres­sion sur des mar­chés aus­si ma­tures ?

En France, sur notre mar­ché ré­pu­té le plus ma­ture, nous n’avons ja­mais connu au­tant d’ou­ver­tures de compte qu’au cours du pre­mier tri­mestre. Il n’y a pas de pla­fond de verre au-des­sus de nos têtes ! Notre di­ver­si­fi­ca­tion his­to­rique vers l’as­su­rance, la pré­voyance et, à pré­sent, les so­lu­tions en im­mo­bi­lier fonc­tionne par­fai­te­ment et nous donne un po­ten­tiel de crois­sance qui de­meure ex­trê­me­ment im­por­tant. Nos prio­ri­tés sont donc simples : ac­cé­lé­rer et am­pli­fier.

Le sec­teur ban­caire va-t-il connaître une nou­velle vague de concen­tra­tion ?

En réa­li­té, une conso­li­da­tion est dé­jà en cours : c’est celle des mé­tiers. La ges­tion d’ac­tifs, la con­ser­va­tion ins­ti­tu­tion­nelle, le cré­dit consom­ma­tion, les paie­ments… se concentrent, et les usines du Cré­dit Agri­cole sont dans une ex­cel­lente dy­na­mique. C’est une conso­li­da­tion « par les conte­nus ». Mais je ne crois pas, en re­vanche, à une concen­tra­tion « par les conte­nants », c’est-à-dire des fu­sions glo­bales trans­fron­tières. Les règles du jeu ré­gle­men­taires sont en­core beau­coup trop frag­men­tées par pays, ce qui rend très dif­fi­cile l’at­teinte des sy­ner­gies né­ces­saires à une fu­sion. C’est pour­tant à ce mou­ve­ment qu’ap­pellent les su­per­vi­seurs ban­caires en Eu­rope… On nous a ex­pli­qué pen­dant des an­nées que les banques étaient « too big », ain­si toute la ré­gle­men­ta­tion post-crise a conduit à ré­duire la taille des éta­blis­se­ments ban­caires : « De­le­ve­ra­ging », « ra­tio de le­vier » et autre « sur­charge sys­té­mique » ap­pli­quée aux plus grandes banques. Et à pré­sent nous se­rions ap­pe­lés à conso­li­der nos tailles ? Ce­la ré­vèle cruel­le­ment l’ab­sence d’une vi­sion po­li­tique sur le type de sys­tème ban­caire dont l’Eu­rope sou­haite se do­ter. L’Eu­rope ban­caire n’est en­core qu’une Eu­rope de la ré­gu­la­tion et de la su­per­vi­sion : ce­la dé­fi­nit les contraintes, mais ce­la ne fixe en rien l’am­bi­tion. Or on l’a bien consta­té pen­dant la crise fi­nan­cière : tous les sys­tèmes ban­caires ne ré­sistent pas de la même fa­çon aux vents ad­verses. La France est le seul pays de l’OCDE dont le sys­tème ban­caire n’ait pas coû­té, in fine, un seul eu­ro aux contri­buables. Il est en­core temps d’af­fir­mer clai­re­ment le type de banques que l’on sou­haite pour ac­com­pa­gner ef­fi­ca­ce­ment et avec ré­gu­la­ri­té l’éco­no­mie en Eu­rope.

Comment l’in­dus­trie ban­caire peut-elle ré­sis­ter à l’of­fen­sive des Gafa dans les ser­vices fi­nan­ciers ?

Ob­ser­vons les faits : le di­gi­tal, c’est d’abord le suc­cès des banques dites « tra­di­tion­nelles ». La pre­mière banque par In­ter­net, et la pre­mière banque par le mo­bile et la ta­blette en France, c’est le Cré­dit Agri­cole ! Ce que vous ap­pe­lez « banques di­gi­tales », ce sont en fait des « banques uni­que­ment ac­ces­sibles par le di­gi­tal ». Ce qui fe­ra la dif­fé­rence, ce n’est pas donc le di­gi­tal. Ce qui fe­ra la dif­fé­rence, c’est le main­tien ou pas d’équipes com­mer­ciales res­pon­sables et ac­ces­sibles en proxi­mi­té par les clients. Le ro­bot ne se­ra ja­mais le res­pon­sable en der­nier res­sort ! Or les Gafa ne connaissent au­jourd’hui que le mo­dèle tran­sac­tion­nel, avec des pro­duits et des ser­vices ba­na­li­sés dis­tri­bués sur des « mar­ket places » di­gi­taux. Mais on ne rai­sonne pas la sé­cu­ri­té de ses pla­ce­ments ou la per­ti­nence de la pré­pa­ra­tion de sa re­traite, ou en­core les dis­po­si­tifs de trans­mis­sion pour nos enfants, comme on achète des pro­duits de consom­ma­tion cou­rante. Les clients ont be­soin en plus d’en­ga­ge­ments re­la­tion­nels : que se pas­se­ra-t-il si je change d’avis ? Si un événement sen­sible et im­pré­vu se pro­duit ? Le mé­tier de ban­quier ne se li­mite pas à la dis­tri­bu­tion de pro­duits sur éta­gères. Notre sa­voir-faire his­to­rique, c’est le mo­dèle re­la­tion­nel, et la va­leur clef, c’est la confiance. Or celle-ci ne s’ac­quiert ni en quelques mois ni à coups de mil­liards de dol­lars. Mais c’est à nous de sa­voir re­mettre en va­leur ce mo­dèle, sous forme d’en­ga­ge­ments concrets, vé­ri­fiables et sans doute plus li­sibles qu’au­jourd’hui. Dans le même temps, il y a un autre grand dé­fi à re­le­ver dans cet en­vi­ron­ne­ment di­gi­tal, c’est na­tu­rel­le­ment ce­lui de la ges­tion des da­ta de nos clients.

Jus­te­ment, le scan­dale Fa­ce­bookCam­bridge Ana­ly­ti­ca rend-il les banques plus au­dibles, elles qui se veulent très pro­tec­trices des don­nées ?

L’ex­ploi­ta­tion de mil­lions de don­nées de membres de Fa­ce­book par Cam­bridge Ana­ly­ti­ca n’était pas un ac­ci­dent. Lorsque tout est gra­tuit en ap­pa­rence, ce­la veut dire que tout est ven­dable en cou­lisse… Le com­merce des da­ta est sans doute em­bê­tant lors­qu’il s’agit des pho­tos de nos der­nières va­cances. Mais, dans les banques, les da­ta c’est l’ar­gent, le compte, le solde, le vi­re­ment… bref, le pa­tri­moine fi­nan­cier de tout un cha­cun. Der­rière la fré­né­sie gé­né­ra­li­sée d’un pos­sible nou­vel el­do­ra­do de l’éco­no­mie des da­ta, il va tout de même bien fal­loir choi­sir : des tech­no­lo­gies qui font cir­cu­ler les don­nées tous azimuts ? Ou des tech­no­lo­gies et des ar­chi­tec­tures qui les pro­tègent ? Ce n’est pas une ques­tion théo­rique. Or j’ai le sen­ti­ment que les au­to­ri­tés ne font pas clai­re­ment le choix de la pro­tec­tion des don­nées, et qu’il règne en­core une forme d’an­gé­lisme sur ce su­jet. Les banques, elles, s’en­gagent clai­re­ment dans la pro­tec­tion. Dans le cadre de la di­rec­tive DSP2, nous avons par exemple bien vou­lu que les fin­tech puissent ac­cé­der aux don­nées clients, mais seule­ment via des por­tails tech­niques (API) qui im­posent un mi­ni­mum de sé­cu­ri­sa­tion.

« L’ex­po­si­tion du Cré­dit Agri­cole à la dette ita­lienne est très mo­dé­rée. »

« Le di­gi­tal va être un for­mi­dable ac­cé­lé­ra­teur de fia­bi­li­sa­tion et de dé­mo­cra­ti­sa­tion du conseil pa­tri­mo­nial. »

Ces don­nées, vous sou­hai­tez les pro­té­ger… Mais quel usage comp­tez-vous en faire ?

Nous al­lons de plus en plus uti­li­ser les da­ta et l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, non pas pour « sur­sa­tu­rer » nos clients d’offres pro­duits qui au­raient sta­tis­ti­que­ment le plus de chances d’être ache­tées, mais pour ré­duire la com­plexi­té que doit af­fron­ter un client, lui per­mettre de se po­ser les bonnes ques­tions et lui re­don­ner ain­si tout son libre ar­bitre pour choi­sir ce qu’il lui pa­raît être ses bonnes op­tions pour le fu­tur. Le di­gi­tal va être un for­mi­dable ac­cé­lé­ra­teur de fia­bi­li­sa­tion et de dé­mo­cra­ti­sa­tion du conseil pa­tri­mo­nial.

La crise in­terne vé­cue par le Cré­dit Mu­tuel est-elle in­quié­tante pour le mu­tua­lisme en France ?

Je ne fe­rai au­cun com­men­taire sur le Cré­dit Mu­tuel, qui est une grande banque de proxi­mi­té en France. Je veux sim­ple­ment sou­li­gner que, chez nous, la vie fédérale c’est « une caisse ré­gio­nale, une voix », et que les caisses ré­gio­nales n’ont d’autres contraintes que celles qu’elles dé­cident de s’im­po­ser li­bre­ment pour être plus ef­fi­caces col­lec­ti­ve­ment. Notre groupe est donc par­fai­te­ment uni. Je ra­joute que ce qui se passe avec Ar­kéa n’a stric­te­ment au­cun lien avec le mo­dèle co­opé­ra­tif et mu­tua­liste : ce type de dissension peut très bien ar­ri­ver dans un groupe de so­cié­tés ano­nymes d’ac­tions. ■

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