La BCE veut mettre fin à ses achats d’ac­tifs à la fin de l’an­née

Les Echos - - MONDE - Thi­baut Ma­de­lin @Thi­bautMa­de­lin — En­voyé spécial à Ri­ga

● La Banque cen­trale eu­ro­péenne « an­ti­cipe » la fin de son pro­gramme d’achats d’ac­tifs à la fin de l’an­née.

● Mais elle garde ses op­tions ou­vertes en cas de coup dur.

La Banque cen­trale eu­ro­péenne (BCE) a confir­mé jeu­di « an­ti­ci­per » l’ar­rêt de son vaste pro­gramme d’achat d’ac­tifs d’ici à la fin de l’an­née, an­non­çant la fin de l’ar­gent fa­cile dans la zone eu­ro. Les mar­chés ont bien ré­agi à cette an­nonce, tan­dis que l’eu­ro a re­cu­lé de 1,3 % à 1,16 dol­lar. L’ins­ti­tut mo­né­taire s’est tou­te­fois mé­na­gé une porte de sor­tie en cas de coup dur, qui pour­rait ap­pa­rem­ment in­clure une guerre com­mer­ciale avec les Etats-Unis.

En­ta­mée en mars 2015 avec un vo­lume men­suel de 60 mil­liards d’eu­ros pour com­battre le risque de dé­fla­tion dans la zone eu­ro, cette me­sure non conven­tion­nelle a permis d’in­jec­ter plus de 2.400 mil­liards d’eu­ros dans l’éco­no­mie. Elle porte ac­tuel­le­ment sur un vo­lume de 30 mil­liards d’eu­ros par mois et doit être ré­duite de moi­tié après sep­tembre pour s’ar­rê­ter fin dé­cembre.

Mais le Conseil des gou­ver­neurs, qui se réunis­sait jeu­di à Ri­ga, en Let­to­nie, dans le cadre de ses réu- nions an­nuelles en de­hors de Franc­fort, a re­con­nu une « hausse de l’in­cer­ti­tude » sur le front de la crois­sance et condi­tion­né la sor­tie de « QE » (ou as­sou­plis­se­ment mo­né­taire) au fait que « les don­nées confirment (ses) pré­vi­sions d’in­fla­tion à moyen terme ».

Comme s’il vou­lait com­pen­ser l’ef­fet de cette dé­ci­sion, le Conseil des gou­ver­neurs s’est par ailleurs en­ga­gé à main­te­nir ses taux d’in­té­rêt his­to­ri­que­ment bas « au moins jus­qu’à la fin de l’été 2019 ». Les ana­lystes s’at­ten­daient pour cer­tains à un res­ser­re­ment avant l’été 2019. Ma­rio Draghi, dont le man­dat ex­pire fin oc­tobre 2019, pour­rait par­tir en bou­clant un cycle.« En di­sant suf­fi­sam­ment à l’avance et à l’una­ni­mi­té que nous ar­rê­tons les achats nets et à par­tir de quand nous en­vi­sa­geons d’aug­men­ter les taux d’in­té­rêt, nous don­nons de la clar­té aux ac­teurs éco- no­miques : c’est es­sen­tiel face à des in­cer­ti­tudes ex­té­rieures », in­siste le gou­ver­neur de la Banque de France, Fran­çois Ville­roy de Gal­hau.

Pru­dence

La der­nière fois que la BCE a aug­men­té ses taux d’in­té­rêt a eu lieu en avril 2011. Un épi­sode qui l’in­cite d’ailleurs à la pru­dence : rat­tra­pée par la crise, l’ins­ti­tu­tion avait été contrainte de ré­tro­pé­da­ler et d’abais­ser ses taux huit mois plus tard.

Au re­gard des nou­velles pro­jec­tions éco­no­miques, la BCE n’avait guère d’autre choix que de concré­ti­ser la fin attendue du « QE » – ap­pe­lée de ses voeux par la Bun­des­bank al­le­mande. Elle table en ef­fet sur une in­fla­tion de 1,7 % cette an­née et l’an­née pro­chaine – contre 1,4 % lors de ses der­nières pro­jec­tions de mars alors que son ob­jec­tif est in­fé­rieur mais proche de 2 %.

Pa­ral­lè­le­ment, la BCE a abais­sé sa pré­vi­sion de crois­sance pour cette an­née à 2,1 %, contre 2,4 % at­ten­du en mars. Si elles in­cluent l’ef­fet des taxes sur l’im­por­ta­tion d’acier et d’alu­mi­nium in­tro­duites en juin par les Etats-Unis, ces pro­jec­tions ne com­prennent pas ceux de re­pré­sailles ou de me­sures qui n’ont pas en­core été mises en oeuvre. Or Do­nald Trump me­nace l’UE de nou­velles taxes sur les im­por­ta­tions de voi­tures. « Si on ébranle le cadre mul­ti­la­té­ral qui a ac­com­pa­gné notre exis­tence de­puis la Se­conde Guerre mon­diale et la très longue pros­pé­ri­té dont le monde a pro­fi­té de­puis, nous crée­rons des dé­gâts très graves », a dé­cla­ré le pré­sident de la BCE, crai­gnant un ef­fet sur la « confiance gé­né­rale ».

La dé­ci­sion de la BCE est in­ter­ve­nue au len­de­main d’une hausse des taux d’in­té­rêt par la Ré­serve fédérale amé­ri­caine, qui a an­non­cé qu’elle en­vi­sa­geait deux res­ser­re­ments mo­né­taires sup­plé­men­taires cette an­née.

Les achats d’ac­tifs res­te­ront « une par­tie de notre boîte à ou­tils qui se­ra uti­li­sée en cas de be­soin ». MA­RIO DRAGHI Pré­sident de la BCE

Vous ne pour­rez pas tou­jours comp­ter sur nous. Que ce soit pour sou­te­nir la crois­sance, ré­pa­rer vos er­reurs ou fi­nan­cer vos bud­gets in­con­sé­quents. Tel est le mes­sage qu’a fait pas­ser Ma­rio Draghi, le pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, aux membres de la zone eu­ro. Un mes­sage des­ti­né en par­ti­cu­lier à ses com­pa­triotes ita­liens. Il y a six ans tout juste, alors que l’édi­fice cra­quait de toutes parts, le même Draghi vo­lait au se­cours de l’eu­ro. Con­for­mé­ment à sa pro­messe de juillet 2012, il a fait « tout ce qu’il fal­lait » pour pré­ser­ver l’union mo­né­taire. En tor­dant les règles et le man­dat de la BCE, en ru­doyant les très or­tho­doxes al­le­mands, en ra­me­nant les taux en des­sous de zé­ro, en al­lant même jus­qu’à dé­pen­ser 2.400 mil­liards d’eu­ros pour ra­che­ter des dettes, au point que son bi­lan pèse au­jourd’hui un tiers du PIB de la zone eu­ro ! Et ce­la a mar­ché.

La banque cen­trale a donc pu an­non­cer jeu­di qu’elle al­lait ré­duire la voi­lure, et qu’elle n’achè­te­rait plus d’obli­ga­tions à la fin de cette an­née. Au­tre­ment dit, elle fait com­prendre aux Etats et aux gou­ver­ne­ments de la zone eu­ro qu’ils vont de­voir prendre leur des­tin en main s’ils veulent conti­nuer d’avan­cer en­semble. Qu’ils vont de­voir ac­cé­lé­rer les ré­formes struc­tu­relles s’ils veulent se do­ter des moyens d’af­fron­ter la pro­chaine crise. Sans l’aide ar­ti­fi­cielle de la po­li­tique mo­né­taire. La BCE leur a don­né du temps pour agir. Elle vient de faire sa­voir que sa pa­tience avait des li­mites. Cette dé­ci­sion était loin d’être évi­dente. D’abord parce que l’éco­no­mie montre quelques signes de faiblesse en ce mo­ment. La crois­sance ne de­vrait fi­na­le­ment at­teindre que 2,1 % dans la zone eu­ro l’an pro­chain, et pas­ser sous le seuil des 2 % les an­nées sui­vantes. Elle est aus­si à la mer­ci de la guerre com­mer­ciale lan­cée par Trump et de la re­mon­tée des cours du pé­trole. En­suite, parce que les mar­chés sont beau­coup plus ner­veux de­puis quelques mois, les in­ves­tis­seurs com­men­çant à en­tre­voir la fin de l’ar­gent gra­tuit.

En­fin, parce que l’Ita­lie a ré­veillé les vieux dé­mons de la zone eu­ro, avec un gou­ver­ne­ment po­pu­liste qui vient de pré­sen­ter un en­semble de me­sures ir­res­pon­sables. De quoi pro­vo­quer quelques ten­sions sur la dette ita­lienne dans les mois qui viennent… et ra­vi­ver le spectre d’une conta­gion aux autres pays les plus vul­né­rables. Ma­rio Draghi le sait bien, qui n’a pas man­qué d’en­voyer quelques si­gnaux ras­su­rants aux mar­chés en pa­ral­lèle. Il a as­su­ré que la BCE met­trait un cer­tain temps à di­mi­nuer la taille de son bi­lan. Et que les taux d’in­té­rêt ne se­raient pas re­le­vés, quoi qu’il ar­rive, avant l’été 2019… Au­tre­ment dit, sans doute pas avant qu’il ne tire sa ré­vé­rence de la banque cen­trale. On le sa­vait dé­jà, c’est dé­sor­mais une cer­ti­tude : son suc­ces­seur n’au­ra pas la tâche fa­cile.

Les Etats de la zone eu­ro vont de­voir prendre leur des­tin en main.

Ma­rio Draghi, le pré­sident de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, lors de la confé­rence de presse à Ri­ga.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.