« Il faut prendre garde à ne pas jouer avec le feu avec le na­tio­na­lisme »

Les Echos - - MONDE - Pro­pos re­cueillis par Pierre de Gas­quet @Pier­re­deGas­quet — En­voyé spécial à Rome

Comment ju­gez-vous l’ini­tia­tive de Mat­teo Sal­vi­ni, qui a blo­qué l’en­trée de l’Aqua­rius dans les ports ita­liens pour for­cer l’Eu­rope à ré­agir sur le front de l’im­mi­gra­tion ?

Sur le plan de l’im­mi­gra­tion, toute l’Eu­rope s’est mon­trée dé­faillante et n’est tou­jours pas prête à gé­rer le pro­blème d’une ma­nière ef­fi­cace. Il faut que les res­sources eu­ro­péennes soient da­van­tage dé­diées aux nou­velles prio­ri­tés où les ci­toyens res­sentent qu’il peut y avoir une va­leur ajou­tée de l’Union eu­ro­péenne et où les Etats ne suf­fisent plus : le thème de la sé­cu­ri­té, la ges­tion de l’im­mi­gra­tion et du contrôle ef­fi­cace des fron­tières ex­ternes com­munes... Je par­tage la pro­fonde in­sa­tis­fac­tion ita­lienne sur ce qui a été fait au ni­veau eu­ro­péen en ma­tière d’im­mi­gra­tion. Mais Mat­teo Sal­vi­ni se trompe de des­ti­na­taire : c’est le grand équi­voque de la Ligue. Ce n’est pas la Com­mis­sion ou le Par­le­ment eu­ro­péen qui ont blo­qué une meilleure ré­par­ti­tion des mi­grants, ce sont cer­tains Etats membres. Bien sûr, la Ligue se sent plus proche de Vik­tor Or­ban et des pays du groupe de Vi­se­grad pour des rai­sons idéo­lo­giques et des va­leurs iden­ti­taires. Mais ce qu’on

« Je suis ex­trê­me­ment pré­oc­cu­pé par la dé­té­rio­ra­tion des re­la­tions entre Pa­ris et Rome. »

peut faire en Hon­grie avec des fils bar­be­lés est beau­coup plus dif­fi­cile à faire dans un pays comme l’Ita­lie, qui a 7.000 km de côtes. Si l’Eu­rope n’est pas com­plè­te­ment fer­mée et si l’asile po­li­tique est consi­dé­ré comme une chose lé­gi­time, c’est aus­si l’in­té­rêt de Sal­vi­ni et de l’Ita­lie qu’Or­ban soit obli­gé lui aus­si à prendre son quo­ta de mi­grants

Comment ex­pli­quez-vous le re­gain de ten­sions entre Pa­ris et Rome ?

Les ac­cu­sa­tions fran­çaises qui ont été faites – ou, en tout cas, ont été at­tri­buées – au plus haut ni­veau sont in­ac­cep­tables. A Pa­ris, on ne de­vrait pas ou­blier que les Ita­liens ont vu pen­dant des an­nées la du­re­té des re­fou­le­ments fran­çais de mi­grants à Ven­ti­mille et Bar­do­nec­chia. Tout ce­la est dan­ge­reux. Pen­dant les an­nées de crise de la zone eu­ro, j’ai pu consta­ter avec Ni­co­las Sar­ko­zy et puis avec Fran­çois Hol­lande, l’im­por­tance d’une pleine en­tente entre la France et l’Ita­lie pour faire une pres­sion « pé­da­go­gique » sur l’Al­le­magne afin qu’elle soit plus consciente de l’in­té­rêt gé­né­ral de l’Eu­rope. Je suis donc ex­trê­me­ment pré­oc­cu­pé par la dé­té­rio­ra­tion des re­la­tions entre Pa­ris et Rome. Quand Fran­çois Mit­ter­rand dans son der­nier dis­cours au Par­le­ment eu­ro­péen, en jan­vier 1995, conclut en di­sant : « Le na­tio­na­lisme, c’est la guerre », on ne doit pas pen­ser que c’est une phrase his­to­rique loin de nous. Les pa­roles que l'on a en­ten­dues ces der­niers jours font le jeu du na­tio­na­lisme. Il faut faire at­ten­tion : on joue avec le feu.

Comment est née, à vos yeux, la crise po­li­tique ita­lienne et l’émer­gence de l’al­liance entre deux par­tis po­pu­listes ?

Ce n’est pas seule­ment un phé­no­mène ita­lien. La nou­velle offre po­li­tique ita­lienne s’ins­crit dans un contexte mon­dial. On a vu émer­ger des phé­no­mènes de re­jet très forts de la mon­dia­li­sa­tion et de l’in­té­gra­tion ba­sée sur les mar­chés, pas seule­ment en Eu­rope. Les dys­fonc­tion­ne­ments po­li­tiques au ni­veau des pays se sont tra­duits par des phé­no­mènes de na­tio­na­lisme, po­pu­lisme et pro­tec­tion­nisme. Même avant la vic­toire de Trump, on a vu l’in­té­gra­tion in­ter­na­tio­nale re­cu­ler : les jours glo­rieux de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce étaient ré­vo­lus. L’ar­ri­vée du pré­sident Trump a contri­bué à ren­for­cer le sen­ti­ment d’une vo­lon­té dé­li­bé­rée de dé­man­te­ler les sys­tèmes de gou­ver­nance mul­ti­la­té­raux. En Eu­rope, les par­tis de centre gauche et de centre droit ont cher­ché en réa­li­té à imi­ter les par­tis po­pu­listes en ré­dui­sant leur vo­lon­ta­risme eu­ro­péen. Après le Brexit, la France sem­blait le pays le plus ex­po­sé à la mon­tée du po­pu­lisme et du pro­tec­tion­nisme où l’on pou­vait craindre une frac­ture mor­telle pour l’Union eu­ro­péenne. On pou­vait craindre une vic­toire de Ma­rine Le Pen ou de Jean-Luc Mé­len­chon : deux lea­ders op­po­sés à l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne. Au contraire, la France a por­té au pou­voir un phé­no­mène inédit en la per­sonne d’Em­ma­nuel Ma­cron. Il a été l’unique cen­triste à ne pas avoir imi­té les po­pu­listes an­ti­eu­ro­péens mais à les dé­fier ou­ver­te­ment. Et il a ga­gné.

Vous avez ré­cem­ment bran­di au Sé­nat le spectre d’une mise sous tu­telle de l’Ita­lie ?

On n'avait ja­mais vu des pro­messes élec­to­rales aus­si fan­tas­ma­go­riques et dé­con­nec­tées des réa­li­tés. Heu­reu­se­ment, le nou­veau mi­nistre de l’éco­no­mie, Giu­seppe Tria, a an­non­cé le 10 juin sa vo­lon­té de pour­suivre un ob­jec­tif de ré­duc­tion du dé­fi­cit tout à fait or­tho­doxe, dans une in­ter­view très nette au « Cor­riere del­la Se­ra ». Les mar­chés en ont pris acte.

L’édi­to­rial de Jacques Hu­bert-Rodier

Pho­to Wik­tor Dab­kows­ki/ZU­MA/RÉA

Ma­rio Monti.

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