L’in­tel­li­gence col­lec­tive au ser­vice de l’hu­ma­ni­té

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et les ré­vo­lu­tions de la mo­bi­li­té vont jouer un rôle ma­jeur. Deux es­sais en an­glais cherchent à leur re­don­ner du sens.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Par Ju­lien Da­mon

Ré­vo­lu­tion nu­mé­rique, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et ré­fé­rences om­ni­pré­sentes au « smart » en tout genre nour­rissent des dis­cours di­thy­ram­biques ou des chro­niques in­quiètes. Deux ré­cents ouvrages en an­glais valent le dé­tour, en pro­po­sant hau­teur de vues et pa­no­ra­ma critique sur les évo­lu­tions à l’oeuvre.

Le pre­mier est dû à Geoff Mul­gan, spé­cia­liste d’innovation so­ciale et d’in­tel­li­gence col­lec­tive. Loin des concerts de pi­peau qui ré­sonnent sou­vent au­tour de ces ques­tions, il pro­pose un trai­té sur les pers­pec­tives pos­sibles des or­ga­ni­sa­tions contem­po­raines. Comment, avec toutes les in­tel­li­gences d’in­di­vi­dus hy­per­con­nec­tés et avec l’om­ni­pré­sence d’or­di­na­teurs hy­per­puis­sants, faire mieux ? Pour Mul­gan, trop d’in­tel­li­gence passe dans la com­pé­ti­tion, ce qui pro­duit des géants éco­no­miques et des for­tunes consi­dé­rables. Se­lon l’au­teur de « Big Mind », qui n’a rien d’un doux rê­veur dé­crois­sant, il faut ré­équi­li­brer cette « mau­vaise al­lo­ca­tion des cer­veaux » vers la co­opé­ra­tion.

Re­don­ner du sens à l’in­tel­li­gence

Un an­cien res­pon­sable des don­nées chez Fa­ce­book, Jeff Ham­mer­ba­cher, dé­plo­rait – à juste titre – que les meilleurs es­prits de sa gé­né­ra­tion ne pensent qu’à pous­ser les gens à cli­quer sur des annonces pu­bli­ci­taires. On doit pou­voir les em­ployer à des des­seins plus utiles. Le monde de de­main, écrit Mul­gan, se­ra in­évi­ta­ble­ment fait de por­no­gra­phie en réa­li­té vir­tuelle et de mis­siles très in­tel­li­gents. Mais on peut aus­si vi­ser da­van­tage de sa­gesse, pour four­nir des ré­ponses col­lec­tives aux grands pro­blèmes col­lec­tifs : pan­dé­mies, me­naces cli­ma­tiques, pau­vre­té.

L’in­tel­li­gence col­lec­tive, qui n’est pas la somme des in­tel­li­gences in­di­vi­duelles, consiste concrè­te­ment en l’ac­crois­se­ment des qua­li­tés de tout ce qui est ob­ser­va­tion, mé­moire et ju­ge­ment. Mé­ta­pho­ri­que­ment, son ex­ten­sion ac­com­pagne une hu­ma­ni­té qui de­vient un grand cer­veau com­mun. Mul­gan en liste les prin­ci­paux in­gré­dients, sans qu’ils fassent obli­ga­toi­re­ment re­cette : de l’at­ten­tion (et pas de la dis­trac­tion), de la co­or­di­na­tion (sans la su­bor­di­na­tion, qui bride la créa­ti­vi­té), de l’em­pa­thie (consis­tant en com­pré­hen­sion des autres et non en sym­pa­thie béate).

Un point ca­pi­tal est de ne pas cou­rir après les so­lu­tions, mais de bien dé­cor­ti­quer, au préa­lable, les pro­blèmes. A l’aise avec Des­cartes et Hei­deg­ger, comme avec la da­ta, Mul­gan ex­plique, par exemple, comment en fi­nir avec les SDF dans les rues ou avec la li­tur­gie contre-pro­duc­tive des réunions dans les en­tre­prises ou les ad­mi­nis­tra­tions. Un texte im­por­tant, aux ac­cents ori­gi­naux.

Dans un beau livre, comme savent en faire les presses du Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT), trois ex­perts ana­lysent les ré­vo­lu­tions en cours en ma­tière de mo­bi­li­té. Ils épluchent les mu­ta­tions tech­no­lo­giques, qui font que ce qui était de l’ordre de la science-fic­tion il y a peu de­vient un ho­ri­zon at­tei­gnable. Il en va ain­si de la voi­ture au­to­nome. Ils étu­dient aus­si les nou­velles pres­sions et as­pi­ra­tions ur­baines. Dans ce do­maine, les ha­bi­tants de­mandent moins de dé­pla­ce­ments contraints tout en sou­hai­tant plus de mo­bi­li­té choi­sie et li­bé­rée de la conges­tion, le tout avec des modes de trans­port moins pol­luants et moins dan­ge­reux. Qua­dra­ture du cercle ? En tout cas, la pas­sion pour l’au­to­mo­bile bas­cule vers la pas­sion pour le smart­phone et le fait de pos­sé­der une voi­ture im­porte moins que de pou­voir em­prun­ter di­vers modes de trans­port. Alors que les vé­hi­cules étaient stan­dar­di­sés, la pro­duc­tion et le mar­ke­ting sou­tiennent une per­son­na­li­sa­tion de masse.

« Nou­velle ar­chi­tec­ture des mo­bi­li­tés »

Une vague, pro­ba­ble­ment sans pré­cé­dent, d’in­no­va­tions re­dé­fi­nit les mo­bi­li­tés et les connexions. Elles per­mettent d’en­vi­sa­ger rai­son­na­ble­ment des vé­hi­cules à zé­ro émis­sion de car­bone et zé­ro mort en cas d’ac­ci­dent. La ville mo­derne en res­sort bou­le­ver­sée. On dit sou­vent qu’elle a été amé­na­gée pour la voi­ture. Elle se re­mo­dèle en fa­veur de ses ha­bi­tants et de leurs di­vers modes de dé­pla­ce­ment. Dans un contexte où toute l’in­dus­trie au­to­mo­bile se re­met en ordre de marche, les au­teurs ima­ginent une « nou­velle ar­chi­tec­ture des mo­bi­li­tés ». Celles-ci se­ront connec­tées, hé­té­ro­gènes, in­tel­li­gentes et per­son­na­li­sées, ce qui donne l’acro­nyme « CHIP » (un clin d’oeil à la sé­rie té­lé­vi­sée des an­nées 1980 avec deux mo­tards ca­li­for­niens ?).

De fait la mo­bi­li­té, comme d’autres pans de la vie quo­ti­dienne, pas­se­ra da­van­tage par des ca­naux dif­fé­ren­ciés, mo­bi­li­sant l’in­tel­li­gence tech­nique (avec le smart­phone dans notre poche) et l’in­tel­li­gence humaine (par la co­opé­ra­tion et l’in­for­ma­tion ré­ci­proque). Avec cet ou­vrage, ap­pré­cié no­tam­ment par Car­los Ghosn, on per­çoit l’im­por­tance des mé­ta­mor­phoses pour « une hu­ma­ni­té qui pour­suit son voyage vers une meilleure qua­li­té de vie ». ■

Pho­to Alain Jo­card/AFP

Les au­to­mo­biles au­to­nomes se­ront connec­tées, hé­té­ro­gènes, in­tel­li­gentes et per­son­na­li­sées.

ES­SAI Fas­ter, Smar­ter, Gree­ner. The Fu­ture of The Car and Ur­ban Mo­bi­li­ty Ven­kat Su­man­tran, Charles Fine et Da­vid Gon­sal­vez, MIT Press, 326 pages.

ES­SAI Big Mind. How Col­lec­tive In­tel­li­gence Can Save Our World Geoff Mul­gan, Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 272 pages.

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