Re­fon­der une po­li­tique eu­ro­péenne pour l’Afrique

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - De Lau­rence Da­zia­no Lau­rence Da­zia­no est maître de confé­rences en éco­no­mie à Sciences Po et membre du conseil scien­ti­fique de la Fon­da­tion pour l’innovation po­li­tique (Fon­da­pol).

L’Afrique vit une crois­sance dé­mo­gra­phique sans pré­cé­dent dans l’histoire humaine. La po­pu­la­tion de­vrait y dou­bler d’ici à 2050 pour at­teindre plus de 2 mil­liards d’ha­bi­tants et près de 4,4 mil­liards en 2100 se­lon les Na­tions unies. Ces chiffres té­moignent de l’ur­gence de re­fon­der la po­li­tique afri­caine de l’Union eu­ro­péenne, au­tant pour dé­ve­lop­per ce conti­nent dont les be­soins sont im­menses que pour y sai­sir les op­por­tu­ni­tés éco­no­miques et com­mer­ciales.

L’Afrique manque d’in­fra­struc­tures pour ré­pondre à cette pous­sée dé­mo­gra­phique. En 2017, près de la moi­tié de la po­pu­la­tion afri­caine n’a tou­jours pas ac­cès à l’élec­tri­ci­té, con­di­tion in­dis­pen­sable du dé­ve­lop­pe­ment et de l’ac­cès à l’édu­ca­tion. L’Afrique manque éga­le­ment de moyens de trans­port pour amé­lio­rer les échanges in­tra-afri­cains ou désen­gor­ger les mé­tro­poles. En­fin, les in­fra­struc­tures en eau de­viennent stra­té­giques, au­tant dans les zones dé­jà sous ten­sion, à l’ins­tar du Sa­hel, que dans des ré­gions plus dé­ve­lop­pées, telles que Le Cap, en état de qua­si-sé­che­resse. Outre l’im­mi­gra­tion mas­sive, le re­tard de dé­ve­lop­pe­ment porte des risques de dé­sta­bi­li­sa­tion po­li­tique et so­ciale, comme le prouve la très grande in­sta­bi­li­té de la RDC.

Pour fon­der une stra­té­gie po­li­tique et éco­no­mique en Afrique, l’Union eu­ro­péenne doit s’ap­puyer sur l’Afrique du Sud et le Ma­roc, qui ont, cha­cun, dé­ve­lop­pé une am­bi­tieuse po­li­tique pan­afri­caine, en mo­bi­li­sant les res­sources fi­nan­cières des ins­ti­tu­tions fi­nan­cières mul­ti­la­té­rales et bi­la­té­rales (Banque mon­diale, Agence française de dé­ve­lop­pe­ment, KFW). L’al­liance entre les ac­teurs sud-afri­cains et ma­ro­cains et les agences de dé­ve­lop­pe­ment per­met­trait de com­plé­ter les com­pé­tences tech­niques des ac­teurs afri­cains par les res­sources fi­nan­cières eu­ro­péennes.

L’Union eu­ro­péenne pour­rait éga­le­ment mo­bi­li­ser des ac­teurs pri­vés afri­cains, no­tam­ment les fonds d’in­ves­tis­se­ment,

La Com­mis­sion eu­ro­péenne pour­rait pro­po­ser la créa­tion d’une Banque eu­ro-afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment.

à l’ins­tar du fonds ma­ro­cain Al Ma­da – l’un des plus grands fonds d’in­ves­tis­se­ment à ca­pi­taux pri­vés de la scène pan­afri­caine –, qui, de­puis 2014, sous l’im­pul­sion de Mou­nir El Ma­ji­di, a en­tre­pris une am­bi­tieuse stra­té­gie de dé­ve­lop­pe­ment, avec 600 mil­lions d’eu­ros in­ves­tis en Afrique sub­sa­ha­rienne en 2017. Al Ma­da oeuvre no­tam­ment au dé­ve­lop­pe­ment des ser­vices fi­nan­ciers, des éner­gies re­nou­ve­lables ou en­core de la dis­tri­bu­tion, avec une ap­proche pri­vi­lé­giant l’an­crage lo­cal et les as­pects de responsabilité so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale, contri­buant à un dé­ve­lop­pe­ment in­clu­sif de ses mar­chés. De même, le fonds sud-afri­cain Ins­pi­red Evo­lu­tion se concentre sur le dé­ve­lop­pe­ment des éner­gies re­nou­ve­lables en Afrique (éo­lien, so­laire, bio­masse et bio­gaz, no­tam­ment). Ce type d’ac­teurs peut consti­tuer un utile le­vier de dé­ve­lop­pe­ment so­cio-éco­no­mique pour l’Union eu­ro­péenne.

Dans ce cadre, la Com­mis­sion eu­ro­péenne pour­rait pro­po­ser la créa­tion d’une Banque eu­ro-afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment, qui se­rait no­tam­ment fi­nan­cée par la BEI (Banque eu­ro­péenne d’in­ves­tis­se­ment), la BAD (Banque afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment) et le Fonds eu­ro­péen de dé­ve­lop­pe­ment.

Si les Eu­ro­péens ne se mo­bi­lisent pas da­van­tage, les pays afri­cains se tour­ne­ront vers des mo­dèles de crois­sance plus au­to­ri­taires et moins in­clu­sifs. La Chine pour­suit son im­pli­ca­tion en Afrique, mo­bi­li­sant d’im­por­tantes res­sources fi­nan­cières sous con­di­tion. La diplomatie turque est éga­le­ment dy­na­mique en Afrique, y com­pris dans des pays à risque tels que la So­ma­lie.

L’émer­gence de l’Afrique dé­pen­dra de la ca­pa­ci­té des Etats à dy­na­mi­ser leur crois­sance éco­no­mique à un ni­veau su­pé­rieur à leur pous­sée dé­mo­gra­phique. C’est un en­jeu com­mun, tant pour l’Afrique que pour l’Union eu­ro­péenne.

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