Du rôle des oli­brius dans l’histoire

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Par Ro­ger-Pol Droit Ro­ger-Pol Droit est écrivain et phi­lo­sophe.

La ren­contre Do­nald Trump-Kim Jong-un est qua­li­fiée d’his­to­rique. Les mêmes ana­lystes jugent le texte de l’ac­cord vide et flou. Ce n’est dé­con­cer­tant qu’en ap­pa­rence. Car les deux ac­teurs de cette co­mé­die à re­bon­dis­se­ments sont des maîtres de l’in­con­gru au­tant que des bluf­feurs im­pré­vi­sibles. Ce qui a pré­cé­dé – in­sultes, dé­fis, pro­vo­ca­tions, ro­do­mon­tades et me­naces d’an­nu­la­tion – ne ren­dait pas vrai­ment cer­taine, c’est le moins qu’on puisse dire, la te­nue de ce som­met. S’il est bien le tout pre­mier du genre, per­sonne ne peut, au­jourd’hui, rai­son­na­ble­ment pré­voir ce qui en sor­ti­ra. Parce que ses pro­ta­go­nistes semblent bien être ce qu’on ap­pe­lait au­tre­fois, dans le vo­ca­bu­laire classique, des oli­brius.

Le mot mé­rite ex­pli­ca­tions. Il dé­signe des per­son­nages à la fois fan­tasques et cruels, ir­res­pon­sables et ri­di­cules. L’oli­brius est bi­zarre, fan­fa­ron. Il se donne en spec­tacle, fait le bra­vache, n’est pas contrô­lable. Il est sup­po­sé man­quer de ré­flexion comme de tem­pé­rance. En fait, il est dif­fi­cile de sai­sir ce qui le meut, de l’hu­meur ou de la ruse, de la va­ni­té ou de la dé­me­sure. Il y a du Père Ubu dans tout oli­brius. C’est pour­quoi ils in­quiètent, car on re­doute qu’ils ne s’em­portent, pour des mo­tifs ima­gi­naires, sur un coup de sang. Par bê­tise.

Reste à sa­voir d’où vient ce vo­cable vieilli, pré­sent chez Mo­lière et fré­quent en­core au XIXe siècle. Son ori­gine est dis­cu­tée. C’est un nom propre, por­té par plu­sieurs per­son­nages de l’An­ti­qui­té, en par­ti­cu­lier un em­pe­reur ro­main. Dans le chaos de l’Em­pire en dé­clin, un cer­tain Fla­vius Ani­cius Oly­brius eut ef­fec­ti­ve­ment un règne presque in­exis­tant, quatre mois seule­ment, en 472 après J.-C., de­vant Rome as­sié­gée. Tou­te­fois, comme il est mort sans avoir gou­ver­né, le nom cor­res­pond mais pas le pro­fil.

He­gel ou Sha­kes­peare ?

Ce sont les mys­tères du Moyen Age qui four­nissent la bonne piste. Ils at­tri­buaient en ef­fet le mar­tyre de sainte Reine, en 252, à un ro­main gou­ver­neur des Gaules nom­mé Oli­brius. Il au­rait ten­té de vio­ler cette jeune chré­tienne, qui avait seize ans. Elle ré­sis­ta et fut dé­ca­pi­tée, dit-on, par cet Oli­brius. L’en­nui, c’est qu’on ne pos­sède au­cune trace de l’exis­tence réelle de cet af­freux.

Ce­la n’em­pêche pas de po­ser la ques­tion : quel est rôle des oli­brius dans l’histoire ? Ce n’est sans doute pas un su­jet de bac conve­nable, mais c’est bien, mal­gré les ap­pa­ren- ces, une in­ter­ro­ga­tion phi­lo­so­phique. Le ca­rac­tère des puis­sants, leur psy­cho­lo­gie et ses bi­zar­re­ries ont-ils un im­pact pro­fond sur le cours des évé­ne­ments ? Ou seule­ment de sur­face ?

En fait, la ré­ponse en­gage des concep­tions de l’histoire qui n’ont rien de tri­vial. Si l’on ad­met par exemple, dans le sillage de He­gel, qu’il existe une lo­gique de l’histoire uni­ver­selle, alors la ra­tio­na­li­té ca­chée des évé­ne­ments res­te­ra dé­ter­mi­nante. Elle se dé­ploie tou­jours, même si c’est par des voies dé­tour­nées, même quand on ne la sai­sit pas d’em­blée. Alors les ges­ti­cu­la­tions des oli­brius de­viennent des pé­ri­pé­ties au ser­vice d’un pro­ces­sus qui se dé­roule à tra­vers eux et mal­gré eux. Le sens ap­pa­raî­tra à la fin, une fois les évé­ne­ments dé­rou­lés.

En re­vanche, si la vie des hommes n’est qu’« une histoire pleine de bruit et de fu­reur ra­con­tée par un idiot », comme Sha­kes­peare le fait dire à Macbeth, les to­cades des oli­brius en de­viennent des maillons es­sen­tiels. Si rien ne fait sens, si l’ab­surde et le chaos

Parce qu’ils cassent des codes et bous­culent des ha­bi­tudes, on croit les oli­brius ex­tra­va­gants.

Au lieu d’être vus comme de dan­ge­reux bouf­fons, Trump et Kim Jong-un se­raient à consi­dé­rer comme de vrais stra­tèges.

do­minent, ils sont les rois du monde. Du moins le temps que dure leur spec­tacle. Et Pas­cal, en ce cas, au­rait rai­son de sou­li­gner que la lon­gueur du nez de Cléo­pâtre oriente le cours du monde dans une di­rec­tion ou une autre, aléa­toi­re­ment. Con­cep­tion aux an­ti­podes de la gran­diose ma­chi­ne­rie hé­gé­lienne, comme il est ai­sé de voir.

Si la ques­tion de fond de­meure in­dé­ci­dable, il reste à se de­man­der si les oli­brius existent vrai­ment. Après tout, leur exis­tence n’est peut-être qu’ima­gi­naire. C’est du re­gard des autres que leur étran­ge­té tire sa consis­tance. Parce qu’ils cassent des codes et bous­culent des ha­bi­tudes, on les croit ex­tra­va­gants. Ce n’est pas né­ces­sai­re­ment le cas. Le pré­sident des Etats-Unis et le di­ri­geant de la Co­rée du Nord, au lieu d’être vus comme de dan­ge­reux bouf­fons, se­raient à consi­dé­rer comme de vrais stra­tèges. La par­tie qu’ils jouent est loin d’être ter­mi­née. On fe­rait mieux de s’y in­té­res­ser sous un autre angle que l’es­broufe. A moins qu’il n’y en ait pas d’autre…

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