« Les Echos », un siècle de mon­dia­li­sa­tion

Au mo­ment où « Les Echos » nais­saient, en 1908, pour pro­mou­voir l’ex­por­ta­tion, la France al­lait sor­tir de sa pre­mière mon­dia­li­sa­tion. Au­jourd’hui, une autre phase com­mence.

Les Echos - - NEWS - Jean-Marc Vit­to­ri @jm­vit­to­ri

C’était dé­jà la mon­dia­li­sa­tion. Au prin­temps 1908, le men­suel « Echos de l’ex­por­ta­tion » naît dans le ter­reau des échanges in­ter­na­tio­naux – il de­vien­dra « Les Echos » en re­pa­rais­sant après-guerre.

Dans ce qui est alors une feuille de chou pu­bli­ci­taire sont évo­qués les consé­quences de la crise fi­nan­cière de Wall Street de 1907 sur l’in­dus­trie de la bon­ne­te­rie à Chem­nitz, l’abais­se­ment des droits de douane, la créa­tion d’une pla­te­forme de ser­vices pour l’ex­port, l’im­pact de la mode gan­tière en Amé­rique du Sud sur les com­mandes de bou­tons en Au­triche. Les in­dus­tries éclatent dé­jà leurs chaînes de pro­duc­tion entre dif­fé­rents pays, voire dif­fé­rents conti­nents. Mais c’était en réa­li­té la fin d’une époque, celle de « la pre­mière mon­dia­li­sa­tion » pour re­prendre l’ex­pres­sion de la po­li­to­logue amé­ri­caine Su­zanne Ber­ger. Dans la dé­cen­nie qui suit, la Grande Guerre casse la libre cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, des hommes, des ca­pi­taux. Après la fin des hos­ti­li­tés, on tente bien de re­lan­cer la dy­na­mique com­mer­ciale. Dans le pre­mier nu­mé­ro quo­ti­dien des « Echos », à l’été 1928, il est ques­tion non seule­ment de la né­ces­si­té de me­ner des ré­formes en France et de l’es­poir d’une voi­ture au­to­nome (« L’au­to sans chauf­feur », pho­to en une), mais aus­si de la confé­rence de Ge­nève, qui doit mettre en oeuvre une conven­tion « pour l’abo­li­tion des pro­hi­bi­tions et res­tric­tions au com­merce in­ter­na­tio­nal ». Las ! Après le krach de 1929, les EtatsU­nis en­traînent le monde dans une course au pro­tec­tion­nisme.

Au­jourd’hui, bien sûr, rien n’est pa­reil. En un siècle, la France a chan­gé comme ja­mais dans son his­toire. L’es­pé­rance de vie est pas­sée de 45 à 82 ans. La pro­por­tion de ci­ta­dins a dou­blé pour at­teindre 80 %. La du­rée du tra­vail a chu­té de moi­tié. Le ren­de­ment du blé à l’hec­tare a sex­tu­plé. Le re­ve­nu par tête a été mul­ti­plié par sept. Et trois Fran­çais sur quatre ont en poche un smart­phone do­té d’une ca­pa­ci­té de cal­cul su­pé­rieure à celle des or­di­na­teurs qui ont per­mis d’en­voyer l’homme sur la Lune il y a cin­quante ans. Mais la mon­dia­li­sa­tion, vec­teur ma­jeur du chan­ge­ment, semble une nou­velle fois me­na­cée. Et les Etats-Unis sont à nou­veau à la ma­noeuvre.

Le mo­teur du rat­tra­page

Un nou­veau cycle éco­no­mique est peut-être en train de com­men­cer. Au-de­là des se­cousses po­li­tiques, éco­no­miques et mi­li­taires, la France a connu trois sé­quences de­puis le dé­but du XXe siècle. La pre­mière, qui a du­ré jus­qu’en 1945, fut un temps de stag­na­tion dou­lou­reuse. Au sor­tir de la Se­conde Guerre mon­diale, le re­ve­nu par tête est au même ni­veau qu’en 1900. Le ma­rasme s’ex­plique, bien sûr, par les trois chocs qui ont meur­tri la pro­duc­tion : deux guerres ef­froya­ble­ment des­truc­trices (de vies hu­maines, de ma­chines, de bâ­ti­ments) et une pro­fonde crise fi­nan­cière. Mais il vient aus­si du re­pli du pays sur lui-même après l’ou­ver­ture com­mer­ciale du XIXe siècle, et de son in­ca­pa­ci­té à pas­ser aux tech­niques mo­dernes de l’in­dus­trie, celles de la pro­duc­tion de masse.

La deuxième sé­quence est mieux connue. L’éco­no­miste Jean Fou­ras­tié lui a don­né un nom de­ve­nu fa­meux : les Trente Glo­rieuses. De l’après-guerre jus­qu’à l’orée des an­nées 1980, le re­ve­nu par tête a pro­gres­sé au rythme dé­coif­fant de 4 % l’an. La France s’est alors ser­vie du mo­teur de crois­sance le plus puis­sant, ce­lui em­ployé par la Chine à par­tir des an­nées 1980 : le rat­tra­page.

Mo­der­ni­sa­tion ac­cé­lé­rée des en­tre­prises, in­ves­tis­se­ments pu­blics mas­sifs, créa­tion de la Sé­cu, re­fonte du dia­logue so­cial, ou­ver­ture pro­gres­sive des fron­tières, ins­crip­tion dans un pro­jet eu­ro­péen... toutes les étoiles se sont ali­gnées. C’était la mon­dia­li­sa­tion fa­cile.

Tran­si­tion éner­gé­tique

La troi­sième sé­quence est plus com­pli­quée. Se­rait-ce la mon­dia­li­sa­tion excessive ? De­puis le dé­but des an­nées 1980, le re­ve­nu ne pro­gresse plus que d’à peine 1 % par an. Le chô­mage s’est in­crus­té. La France est sou­vent à la peine quand elle s’ap­proche de ce que l’éco­no­miste Phi­lippe Aghion ap­pelle la « fron­tière tech­no­lo­gique ». Ses pe­san­teurs éta­tiques et so­ciales de­viennent des en­traves. En de­ve­nant fi­nan­cière, la mon­dia­li­sa­tion crée de l’in­sta­bi­li­té et des in­éga­li­tés. Le poids du pa­tri­moine dé­te­nu par le 1 % des foyers les plus for­tu­nés avait dé­cli­né pen­dant l’es­sen­tiel du XXe siècle, en pas­sant de 50 % du to­tal en 1900 à un peu plus de 15 % au dé­but des an­nées 1980 ; il ap­proche au­jourd’hui 25 %.

Mais la roue tourne à nou­veau. La mon­dia­li­sa­tion change de forme. Les en­tre­prises veulent pro­duire plus près de leurs mar­chés. Le re­cours in­ten­sif aux tech­no­lo­gies de l’information brouille la géo­gra­phie des échanges.

En un siècle, la France a chan­gé comme ja­mais dans son his­toire.

En de­ve­nant fi­nan­cière, la mon­dia­li­sa­tion crée de l’in­sta­bi­li­té et des in­éga­li­tés.

La tran­si­tion éner­gé­tique va contrac­ter les routes com­mer­ciales. Des gou­ver­nants comme Do­nald Trump sont ten­tés de fer­mer les fron­tières. Le centre de gra­vi­té éco­no­mique bas­cule vers l’Asie. Comme tou­jours de­puis un siècle, la France joue­ra son ave­nir sur l’ap­ti­tude à réus­sir dans cette nou­velle mon­dia­li­sa­tion. ■

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