Ces dé­fis éco­no­miques que nous de­vons re­le­ver

Les Echos - - FRANCE -

La puis­sance de la France dans vingt ans n’est pas ac­quise.

Il nous fau­dra nous ré­in­ven­ter, en­semble.

Sau­rons-nous nous pro­té­ger d’un monde en­tiè­re­ment contrô­lé par les géants du Net ?

La France est de­ve­nue, comme la plu­part des pays, l’un des champs d’ex­pé­ri­men­ta­tion de ce nou­veau monde.

d’Alexandre Bom­pard

Il y a un peu plus de vingt ans, un rap­port re­mis au Pre­mier mi­nistre dou­tait d’In­ter­net, re­le­vant que « son mode de fonc­tion­ne­ment co­opé­ra­tif n’est pas conçu pour of­frir des ser­vices com­mer­ciaux ». La même an­née était fon­dé Ama­zon. L’art de la pré­dic­tion est pé­rilleux. C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans une éco­no­mie aus­si mou­vante que la nôtre : il y a vingt ans, Google, Fa­ce­book et l’iP­hone n’exis­taient pas ! Des­si­ner la puis­sance éco­no­mique de la France en 2038 est donc par es­sence un pa­ri. Plu­sieurs ten­dances per­mettent néan­moins d’an­ti­ci­per quelques bou­le­ver­se­ments éco­no­miques à ve­nir.

Une en­tre­prise trans­for­mée

L’en­tre­prise pour­sui­vra sa trans­for­ma­tion, de la di­gi­ta­li­sa­tion qui l’a conduite à in­té­grer les ou­tils nu­mé­riques vers la « pla­te­for­mi­sa­tion » : elle se pen­se­ra comme un in­ter­mé­diaire, met­tant en re­la­tion des so­lu­tions et des consom­ma­teurs, qu’elle fe­ra par­ti­ci­per à sa créa­tion de va­leur. L’ou­til di­gi­tal of­fri­ra la pos­si­bi­li­té de dé­com­po­ser à moindres frais les pro­ces­sus éco­no­miques, dé­com­po­sant les fonc­tions de pro­duc­tion. L’ache­teur se­ra plus libre et éman­ci­pé. Le dé­ve­lop­pe­ment de la concur­rence, par les nou­velles tech­no­lo­gies et la dif­fu- sion des moyens de com­pa­rai­son ins­tan­ta­née, re­dé­ploie dé­jà l’équi­libre des re­la­tions com­mer­ciales : l’éco­no­mie n’est plus ver­ti­cale, l’avis du consom­ma­teur compte plus que les ré­pu­ta­tions bâ­ties de longue date et les com­mu­ni­ca­tions cor­po­rate. C’est le temps de la mul­ti­tude. Les clients vou­dront – en­core plus qu’au­jourd’hui – avoir ac­cès à tout, tout de suite, par­tout, et c’est là le dé­fi pour la grande dis­tri­bu­tion.

La re­la­tion au tra­vail change dé­jà : plus no­made, le sa­la­rié mê­le­ra ses vies pro­fes­sion­nelle et per­son­nelle ; plus po­ly­va­lent, il bé­né­fi­cie­ra de re­ve­nus an­nexes ; plus exi­geant, il de­man­de­ra à trou­ver du sens à ses dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés. Ce­la sup­pose de ré­in­ven­ter les pro­tec­tions so­ciales pour les adap­ter à des par­cours de vie moins li­néaires.

En 2038, la France évo­lue­ra ain­si dans un uni­vers plus connec­té, plus in­ter­dé­pen­dant, plus fluide, qui se­ra aus­si ce­lui de nou­veaux risques, conjonc­tu­rels ou sys­té­miques, et de nou­veaux en­jeux éco­no­miques.

Les quatre dé­fis

Pour être une puis­sance éco­no­mique, la France et ses en­tre­prises de­vront re­le­ver quatre dé­fis.

Le pre­mier, le plus ab­so­lu, est ce­lui de la for­ma­tion ini­tiale et conti­nue : l’im­pé­ra­tif d’in­no­va­tion se­ra ca­té­go­rique. S’équi­per d’un ca­pi­tal hu­main plus mo­bile et va­lo­ri­sé, sus­cep­tible de s’adap­ter aux évo­lu­tions ra­pides du monde pour ne pas en être la vic­time, se­ra in­con­tour­nable. Les Fran­çais de­vront être mo­biles, phy­si­que­ment et in­tel­lec­tuel­le­ment, pour s’adap­ter aux nou­veaux mé­tiers. La France dis­pose d’atouts, mais elle doit al­ler beau­coup plus loin pour s’ins­crire plei­ne­ment dans cette com­pé­ti­tion ver­tueuse.

Le deuxième dé­fi est ce­lui de notre com­pé­ti­ti­vi­té. Il ap­pelle une mo­der­ni­sa­tion de notre ou­til pro­duc­tif par l’in­ves­tis­se­ment et la trans­for­ma­tion des struc­tures éco­no­miques, pour construire un en­vi­ron­ne­ment plus mo­bile. Il re­quiert aus­si l’ac­cé­lé­ra­tion de la ré­no­va­tion de notre ad­mi­nis­tra­tion, afin qu’elle ac­quière une agi­li­té crois­sante. C’est un en­jeu cru­cial et d’au­tant plus dé­li­cat qu’il de­vra ga­ran­tir un équi­libre so­cial stable. Et per­mettre la vi­tesse, le­vier es­sen­tiel de la trans­for­ma­tion.

Le troi­sième dé­fi est l’élar­gis­se­ment du rôle des en­tre­prises. Hier en re­trait, elles de­vront as­su­mer un rôle dé­ci­sif au-de­là de la sphère éco­no­mique, et par­ti­cu­liè­re­ment sur le vo­let en­vi­ron­ne­men­tal. L’ur­gence éco­lo­gique dé­passe la ca­pa­ci­té d’ac­tion des Etats et des or­ga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales et jus­ti­fie notre mo­bi­li­sa­tion. La tran­si­tion éco­lo­gique, la sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, l’au­to­no­mie éner­gé­tique sont des le­viers de puis­sance pour la France de de­main.

Le qua­trième dé­fi, es­sen­tiel, est eu­ro­péen : la puis­sance de la France se­ra la puis­sance de l’Eu­rope. Nous de­vons re­cons­truire une puis­sance eu­ro­péenne ca­pable de pe­ser sur les af­faires du monde. Ce­la impose une ré­gu­la­tion eu­ro­péenne dé­si­reuse de fa­vo­ri­ser l’émer­gence d’en­tre­prises ca­pables de concur­ren­cer les grands lea­ders chi­nois et amé­ri­cains, qui pro­fitent au­jourd’hui de notre fai­blesse pour s’im­po­ser à tous.

La puis­sance éco­no­mique de la France dans vingt ans n’est pas ac­quise. Pour la bâ­tir, il nous fau­dra nous ré­in­ven­ter, en­semble. C’est à la por­tée de notre his­toire, c’est aux fon­de­ments de notre culture de con­quête, c’est un souffle que l’Eu­rope at­tend. Alexandre Bom­pard est PDG du groupe Car­re­four.

et Da­niel Co­hen

Cha­cun voit bien à quoi pour­rait res­sem­bler, dans vingt ans, le monde en train de per­cer. Les taxis n’au­ront plus de chauf­feurs, l’Apple Watch se se­ra dé­mo­cra­ti­sée, per­met­tant à cha­cun de prendre son pouls et de réa­li­ser un élec­tro-car­dio­gramme, of­frant aus­si, en par­te­na­riat avec Ama­zon, de li­vrer les mé­di­ca­ments qui vous ont été pres­crits par le centre Google Health, le­quel au­ra pris aus­si le contrôle d’un ré­seau de phar­ma­cies. Les in­gé­nieurs, les « ma­ni­pu­la­teurs de sym­bo- les », in­ven­te­ront des al­go­rithmes qui fe­ront tour­ner la so­cié­té nu­mé­rique au pro­fit des Ga­fa.

Dans cette so­cié­té de stars, grandes et petites, le tra­vail hu­main de­vien­drait ce­lui d’une do­mes­ti­ci­té au ser­vice des élites. Les Mark Zu­cker­berg et les Bill Gates au­ront tou­jours be­soin de leurs coif­feurs, mé­de­cins et avo­cats, et en cas­cade, ceux-ci of­fri­ront des em­plois de moins en moins payés à leur propre do­mes­ti­ci­té. C’est un sys­tème où le luxe se­ra d’échap­per aux tech­no­lo­gies et de bé­né­fi­cier d’un ser­vice à la per­sonne. Mais plus on s’éloi­gne­ra du som­met, plus l’emploi se­ra dé­va­lo­ri­sé, et la pro­duc­tion de ri­chesses nu­mé­ri­sée.

Dic­ta­ture des ré­seaux so­ciaux

Sau­rons-nous nous pro­té­ger d’un monde en­tiè­re­ment contrô­lé par les géants du Net ? La sé­rie « Black Mir­ror », qui est l’équi­valent mo­derne du film de Cha­plin « Les Temps mo­dernes », nous fait ma­gni­fi­que­ment voir ses dé­rives pos­sibles. Elle met en scène un monde où la moi­tié de nos exis­tences est de­ve­nue vir­tuelle, nous im­po­sant son sys­tème de no­ta­tion, ses normes so­ciales, la dic­ta­ture non pas du pro­lé­ta­riat mais des ré­seaux so­ciaux. Le film de Cha­plin et la sé­rie Net­flix se ré­pondent dans leur ma­nière d’illus­trer la ca­pa­ci­té illi­mi­tée des hu­mains à se sou­mettre aux exi­gences des tech­no­lo­gies nou­velles. Les trans­hu­ma­nistes plaident pour une hy­bri­da­tion entre l’hu­main et le nu­mé­rique, l’or­ga­nique et le di­gi­tal. Or cette hy­bri­da­tion a dé­jà com­men­cé. L’iP­hone est de­ve­nu un nou­vel or­gane du corps hu­main. Ta­per sur son smart­phone, vé­ri­fier constam­ment qu’on n’a pas man­qué un mes­sage, comme s’il était de­ve­nu une par­tie in­té­grale de notre être, au tra­vail comme à la mai­son, sont de­ve­nus les tics épui­sants de l’exis­tence mo­derne. Cette dys­to­pie n’est pas le seul monde pos­sible.

Un autre peut être en­vi­sa­gé, dans le­quel l’homme et la ma­chine dé­couvrent des com­plé­men­ta­ri­tés nou­velles, où le pro­fes­sion­nel de santé af­fine son diag­nos­tic et le sui­vi de ses ma­lades sans re­non­cer à son rôle, où les en­sei­gnants peuvent à la fin de chaque cours réa­li­ser un pe­tit test ra­pide pour re­pé­rer ceux de leurs élèves qui dé­crochent, au lieu d’at­tendre les exa­mens de fin d’an­née pour dé­cou­vrir que c’est l’am­phi qui a dé­cro­ché, où les phar­ma­ciens peuvent suivre leurs clients les plus âgés pour sa­voir s’ils ont pris leurs mé­di­ca­ments, bref un monde où les hu­mains res­tent so­li­de­ment en contrôle, uti­li­sant les al­go­rithmes pour amé­lio­rer la qua­li­té des ser­vices ren­dus sans dé­gra­der la qua­li­té du ser­vice qui est four­ni.

D’autres des­tins pos­sibles

La France est de­ve­nue, comme la plu­part des pays, l’un des champs d’ex­pé­ri­men­ta­tion de ce nou­veau monde en ges­ta­tion, dont les Etats-Unis et la Chine sont en train de dé­fi­nir les condi­tions d’exis­tence. Un rêve, bien dif­fi­cile à conce­voir en ces temps de di­sette bud­gé­taire, se­rait qu’elle se donne, dans les vingt ans qui viennent, les moyens de jouer aus­si sa par­tie.

Qu’elle éveille un peu de cette ef­fer­ves­cence in­tel­lec­tuelle que l’on trouve dans les cam­pus ca­li­for­niens, non pour les sin­ger, mais pour ex­plo­rer à sa ma­nière propre d’autres des­tins pos­sibles.

Cet autre che­min des­si­ne­rait un monde où les pro­fes­sions au­jourd’hui en ten­sion (dans les hô­pi­taux, écoles, Eh­pad…) uti­lisent les nou­velles tech­no­lo­gies pour amé­lio­rer la qua­li­té de leur pres­ta­tion, sans re­non­cer à ce qui fait leur coeur de mé­tier : of­frir aux hu­mains des ser­vices hu­mains… Un in­ves­tis­se­ment pré­ven­tif en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle peut évi­ter la déshu­ma­ni­sa­tion an­non­cée, mais à condi­tion que les pro­fes­sions concer­nées s’en sai­sissent. Si­non, une ap­pli­ca­tion tueuse ve­nue de Ca­li­for­nie les em­por­te­ra toutes, et les ro­bots rem­pla­ce­ront les hu­mains. Da­niel Co­hen est éco­no­miste.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.