Où en se­ra l'Eu­rope en 2038?

Les Echos - - MONDE -

Est-il vrai­ment pos­sible de pré­voir com­ment se­ra l’Eu­rope dans vingt ans ? Non. Le fu­tur court beau­coup plus vite que pré­vu. On n’a pas le temps de com­men­ter la der­nière nou­veau­té que tout est dé­jà ob­so­lète. L’in­no­va­tion tech­no­lo­gique change constam­ment les règles du jeu. Pen­sons aux ob­jets de notre quo­ti­dien. Il y a vingt ans, tout le monde n’avait pas un té­lé­phone por­table. Ceux qui en avaient un s’en ser­vaient uni­que­ment pour té­lé­pho­ner. Il y a dix ans, avec la dif­fu­sion de l’iP­hone, nous avons ap­pris à l’uti­li­ser aus­si pour pho­to­gra­phier, re­gar­der des vi­déos, écou­ter de la mu­sique… Qui sait ce qu’il en se­ra dans dix ans ? Sommes-nous en me­sure de pré­voir com­ment se­ront les té­lé­phones por­tables en 2038 ? Non. La seule chose dont nous sommes sûrs est que nos su­per smart­phones d’au­jourd’hui se­ront des antiquités désuètes. La po­li­tique est plus lente que la vie. Il suf­fit d’avoir par­ti­ci­pé à une seule réu­nion du Conseil eu­ro­péen pour com­prendre que la ra­pi­di­té, l’in­no­va­tion, le chan­ge­ment ne sont pas des mots à l’ordre du jour dans les bu­reaux aus­tères de Bruxelles. Et pour­tant, l’Eu­rope a beau­coup chan­gé ces vingt der­nières an­nées. Dix-neuf pays ont la même mon­naie main­te­nant.

Je suis conscient des li­mites, des re­tards, des in­cer­ti­tudes dans le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion. Mais nous ne de­vons pas nous lais­ser abu­ser par ces dif­fi­cul­tés : un pro­ces­sus his­to­rique est en train de s’ac­com­plir. Les en­ne­mis de l’Eu­rope l’ont bien mieux com­pris. Ceux qui vou­draient tout dé­truire, ré­ta­blir les fron­tières, les bar­rières et les pas­se­ports. Vous pou­vez les ap­pe­ler po­pu­listes, sou­ve­rai­nistes, dé­ma­gogues : peu im­porte. Le fait est qu’ils ont com­pris l’im­por­tance stra­té­gique de l’Eu­rope et, pour eux, l’Eu­rope est l’en­ne­mie à abattre. A n’im­porte quel prix. Je pense qu’en 2038 nous au­rons be­soin de plus d’Eu­rope, pas de moins d’Eu­rope. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle au­ra bou­le­ver­sé le sys­tème éco­no­mique, la ro­bo­tique chan­ge­ra la vie quo­ti­dienne de mil­lions de per­sonnes, l’élec­tri­fi­ca­tion nous condui­ra à un vi­rage en­vi­ron­ne­men­tal sans pré­cé­dent. La pau­vre­té éco­no­mique au­ra di­mi­nué, mais la nou­velle forme de pau­vre­té se­ra celle de l’igno­rance. A l’époque du Big Da­ta et de la con­nexion glo­bale, qui n’au­ra pas d’es­prit cri­tique se­ra ex­clu. Plus de la moi­tié des en­fants qui com­mencent au­jourd’hui l’école pri­maire exer­ce­ront dans vingt ans un tra­vail qui n’existe pas au­jourd’hui. Dans la so­cié­té sans argent li­quide, où tout peut être re­tra­cé, ga­ran­tir la vie pri­vée ne se­ra pas un ca­price de bo­bo, mais le che­min pour évi­ter de nous trans­for­mer en nour­ri­ture pour al­go­rithmes. L’Eu­rope à 27 ne pour­ra pas se ba­ser sur le droit de ve­to. Nous au­rons pro­ba­ble­ment une Eu­rope à deux vi­tesses. Elle de­vra ac­cueillir les pays des Bal­kans, mais sans com­mettre les er­reurs des élar­gis­se­ments qui ont por­té trop ra­pi­de­ment le nombre d’Etats membres de 15 à 28. J’es­père qu’il y au­ra un pré­sident de l’Eu­rope élu par les ci­toyens. Mais la ba­taille à me­ner se­ra avant tout cultu­relle. L’Eu­rope ne peut se pas­ser de ses va­leurs, de la mu­sique, de la lit­té­ra­ture, du théâtre, du sport, de la culture. C’est ce qui l’a ren­due grande.

Il faut une Eu­rope des émo­tions, pas seule­ment des règles fi­nan­cières.

Une Eu­rope des va­leurs

Nous ar­ri­ve­rons pro­ba­ble­ment à in­ves­tir 2 % du PIB, fi­na­le­ment, pour notre dé­fense et notre sé­cu­ri­té, comme l’Otan nous le de­mande de­puis des an­nées en com­men­çant par la cy­ber­sé­cu­ri­té. Mais pour chaque eu­ro in­ves­ti pour la sé­cu­ri­té, nous de­vrons in­ves­tir un eu­ro dans la culture, dans l’école, la re­cherche et l’uni­ver­si­té. Nous de­vrons com­battre avec la vé­ri­té les nou­velles in­va­sions bar­bares de notre époque : les « fake news ». Pen­sons au dé­fi en­vi­ron­ne­men­tal, au ré­chauf­fe­ment glo­bal, à la pol­lu­tion, à la fonte des gla­ciers. Ces pro­blèmes ne peuvent être af­fron­tés qu’au ni­veau glo­bal. Ceux qui exaltent le re­pli n’ont au­cune so­lu­tion. Au to­tal, l’Eu­rope se­ra plus né­ces­saire qu’au­jourd’hui. Une Eu­rope des va­leurs, pas seule­ment des pa­ra­mètres de Maas­tricht. Une Eu­rope des émo­tions, pas seule­ment des règles fi­nan­cières. Pen­dant presque trois ans, j’ai di­ri­gé le gou­ver­ne­ment de la République ita­lienne. Sa­vez-vous le mo­ment où j’ai le plus res­sen­ti mon ap­par­te­nance à l’Eu­rope ? Un di­manche à Paris. C’était le 11 jan­vier 2015. Je me sou­viens bien de cette date parce que c’était le jour de mon 40e an­ni­ver­saire. Je de­vais le fê­ter en fa­mille à Flo­rence. Mais après l’at­ten­tat de « Char­lie Heb­do », le pré­sident Hollande nous in­vi­ta pour une ma­ni­fes­ta­tion de so­li­da­ri­té. En­tendre les Fran­çais chan­ter la Mar­seillaise m’a fait ré­flé­chir et m’a ému. Je me suis sen­ti fier d’être Eu­ro­péen. Mat­teo Ren­zi est an­cien Pre­mier mi­nistre (2014-2016) de l’Ita­lie.

L’Eu­rope se­ra, dans vingt ans, plus forte, plus am­bi­tieuse, plus sou­ve­raine ou ne se­ra plus, n’en dé­plaise aux na­tio­na­listes et aux eu­ros­cep­tiques de tous bords. Il ne s’agit ni du cre­do ni des rêves d’un vieil Eu­ro­péen convain­cu, mais d’une réa­li­té im­po­sée par l’his­toire. Pour faire en­tendre sa voix et pe­ser dans les af­faires du monde afin de mieux dé­fendre ses ci­toyens dans un uni­vers de plus de 10 mil­liards d’ha­bi­tants, l’Eu­rope se se­ra, en ef­fet, do­tée de com­pé­tences ac­crues, li­bre­ment et dé­mo­cra­ti­que­ment par­ta­gées par ses Etats et sur­tout par ses peuples.

Cette Eu­rope au­ra un pré­sident, une As­sem­blée aux pou­voirs élar­gis et, après une mon­naie et une dé­fense com­munes, des po­li­tiques fis­cale, so­ciale, de sé­cu­ri­té, ain­si qu’une po­li­tique étran­gère to­ta­le­ment in­té­grées. Des ins­tru­ments in­dis­pen­sables pour pré­ser­ver ses va­leurs et ses in­té­rêts en sup­pri­mant no­tam­ment sur son ter­ri­toire, concur­rence fis­cale et dum­ping so­cial et pour de­ve­nir un ac­teur construc­tif et un ar­chi­tecte du monde de de­main.

Pour en ar­ri­ver là, pour faire de l’Union im­par­faite que nous connais­sons une Union chaque jour plus abou­tie, nous au­rons tra­ver­sé des crises, af­fron­té des di­vi­sions plus graves en­core que celles que nous avons connues. Le pa­trio­tisme, ce­lui qui n’est pas di­ri­gé contre les autres, n’au­ra pas dis­pa­ru et notre pacte fon­da­teur – plus ja­mais la guerre – conti­nue­ra à gui­der nos ac­tions dans un monde tou­jours im­pré­vi­sible et sou­vent dan­ge­reux. Les dé­fis et les com­bats n’au­ront pas man­qué pour nous per­mettre d’ac­cueillir de nou­veaux membres sans di­luer nos am­bi­tions, de dé­ve­lop­per un mul­ti­la­té­ra­lisme glo­bal res­pec­tueux des at­tentes et des es­poirs de tous et pour convaincre nos par­te­naires mon­diaux de lé­guer aux pro­chaines gé­né­ra­tions une pla­nète plus propre.

Ils nous au­ront per­mis, par des ac­tions concer­tées et am­bi­tieuses, de re­lan­cer nos in­ves­tis­se­ments et donc notre éco­no­mie, de ré­duire du­ra­ble­ment le chô­mage,

Nous au­rons tra­ver­sé des crises, af­fron­té des di­vi­sions plus graves en­core que celles que nous avons connues.

L’Eu­rope au­ra un pré­sident, une As­sem­blée aux pou­voirs élar­gis et des po­li­tiques fis­cale, so­ciale et de sé­cu­ri­té to­ta­le­ment in­té­grées.

ce­lui des jeunes étant in­fé­rieur à 5 %, contre 14,8 % il y a vingt ans, de dé­ve­lop­per l’eu­ro afin qu’il soit cou­ram­ment uti­li­sé dans les tran­sac­tions mon­diales, de mul­ti­plier les ac­cords avec le reste du monde – avec plus de 100 pays contre 70 en 2018 – pour des rai­sons aus­si bien éco­no­miques que géo­po­li­tiques. Nous au­rons mon­tré la voie en concluant avec l’Afrique une al­liance et un par­te­na­riat pour les in­ves­tis­se­ments fa­vo­ri­sant la ré­gu­la­tion des flux mi­gra­toires de ses ha­bi­tants et per­met­tant à ce conti­nent, puis à d’autres, de trou­ver leur juste place dans le con­cert des na­tions. Pour par­ve­nir à tous ces ré­sul­tats, nous au­rons gé­né­ra­li­sé le vote à la ma­jo­ri­té qua­li­fiée, un ins­tru­ment in­dis­pen­sable pour sta­tuer dans une Union en­core élar­gie mais re­fu­sant l’im­mo­bi­lisme.

L’en­ga­ge­ment des ci­toyens

Tout au long de ces an­nées, la Com­mis­sion au­ra été et res­te­ra l’un des mo­teurs de cette marche en avant en re­fu­sant le rôle de bouc-émis­saire pour les quelques échecs qui au­ront par­fois re­tar­dé la mise en place de cette Union plus réa­liste, plus am­bi­tieuse et plus forte. Elle au­ra convain­cu le Conseil des mi­nistres et donc les Etats qu’en oc­troyant de nou­veaux pou­voirs à l’Union, ce sont leurs in­té­rêts qui se­ront mieux dé­fen­dus. Elle au­ra aus­si ob­te­nu l’in­dé­fec­tible sou­tien du Par­le­ment eu­ro­péen dont la lé­gi­ti­mi­té dé­mo­cra­tique n’au­ra ces­sé de croître grâce no­tam­ment à ses listes trans­na­tio­nales qui se se­ront en par­tie sub­sti­tuées à celles des for­ma­tions na­tio­nales. Mais elle au­ra sur­tout pu comp­ter sur l’en­ga­ge­ment re­nou­ve­lé de l’im­mense ma­jo­ri­té des ci­toyens en fa­veur d’une Union plus at­ten­tive aux grands en­jeux qui les pré­oc­cupent et qui ap­pellent des ré­ponses com­munes, de la pro­tec­tion so­ciale à celle de l’en­vi­ron­ne­ment, mais plus mo­deste sur ceux de moindre im­por­tance.

Et je me fé­li­cite que le jour­nal « Les Echos », qui fê­te­ra alors son 110e an­ni­ver­saire, conti­nue, par ses ar­ticles, ses ana­lyses, et par­fois ses cri­tiques à nous ac­com­pa­gner dans ce com­bat pour l’Eu­rope, qui se­ra tou­jours la grande af­faire de ma vie. Jean-Claude Jun­cker est pré­sident de la Com­mis­sion eu­ro­péenne.

et Jean-Claude Jun­cker

de Mat­teo Ren­zi

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