« L’eu­ro est plus que ja­mais notre ave­nir »

Les Echos - - MONDE - Syl­vie Gou­lard est sous-gou­ver­neure de la Banque de France.

Ima­gi­ner l’Eu­rope dans vingt ans est un exer­cice dé­li­cat tant les tur­bu­lences masquent les ten­dances fon­da­men­tales. Trois évo­lu­tions dé­jà cer­taines – le vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion, le chan­ge­ment cli­ma­tique et la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique – ap­pellent à chan­ger d’échelle. Conso­li­der un mar­ché de taille mon­diale, fa­vo­rable à l’in­no­va­tion, en­cou­ra­ger des fi­nan­ce­ments per­for­mants, voi­là les condi­tions de la pré­ser­va­tion de la Sé­cu­ri­té so­ciale et de la tran­si­tion éner­gé­tique. Si le mar­ché unique et l’eu­ro n’exis­taient pas, ce se­rait le mo­ment de les in­ven­ter. Les rai­sons qui poussent à l’uni­té portent mal­heu­reu­se­ment aus­si à la dés­union. Ces bou­le­ver­se­ments font peur, ils exa­cerbent les sen­ti­ments iden­ti­taires comme la crainte d’in­éga­li­tés crois­santes. Si l’on rai­sonne à vingt ans, l’eu­ro est le plus grand dé­fi, non parce que la mon­naie se­rait une fin en soi, mais parce qu’elle consti­tue la réa­li­sa­tion eu­ro­péenne la plus concrète – cha­cun l’uti­lise – tout en tou­chant aux réa­li­tés éco­no­miques et fi­nan­cières les plus com­plexes, mon­diales. L’eu­ro est une mon­naie aus­si stable que le mark, ce qui n’était pas ga­gné d’avance. Peu à peu, il de­vient la mon­naie de toute l’Union.

Le dé­bat pu­blic fait ra­re­ment ap­pa­raître que, mal­gré la crise, le nombre de pays par­ti­ci­pants s’est ac­cru (dix-neuf) et que tous les Etats membres de l’UE, sauf le Da­ne­mark, se sont en­ga­gés à l’adop­ter. A ce jour, la pers­pec­tive uni­taire pa­raît peu­têtre fan­tai­siste, mais la force d’at­trac­tion existe. Dé­jà Co­pen­hague a lié sa mon­naie à l’eu­ro tan­dis qu’une grande banque nor­dique (Nor­dea) a dé­pla­cé son siège à Hel­sin­ki pour être su­per­vi­sée par la Banque centrale eu­ro­péenne. Les en­jeux géo­po­li­tiques comme l’in­té­rêt des en­tre­prises poussent à l’uni­té. La mon­naie unique jouit d’un ni­veau de sou­tien po­pu­laire éle­vé (83 % en Al­le­magne, 70 % en France, 60 % en Ita­lie, se­lon l’Eu­ro­ba­ro­mètre 2018), ce qui dé­ment cer­taines idées re­çues. Na­tu­rel­le­ment, ces chiffres peuvent au­tant ex­pri­mer une au­then­tique sa­tis­fac­tion qu’un sou­tien contraint, lié à la peur d’y perdre si l’on ve­nait à en sor­tir. Ces doutes, comme la né­ces­si­té de pa­rer aux crises fu­tures, jus­ti­fient de pour­suivre des ré­formes. En vingt ans, par étapes, ce qui pa­raît au­jourd’hui in­ac­ces­sible se­ra fai­sable.

La pre­mière touche à la conver­gence des ni­veaux de vie. Cer­tains pays frap­pés par la crise, tels que l’Ir­lande, le Por­tu­gal ou la Grèce ont, au prix de me­sures dou­lou­reuses, consi­dé­ra­ble­ment amé­lio­ré leur si­tua­tion éco­no­mique et fi­nan­cière et même leur mar­ché du tra­vail. La spé­cia­li­sa­tion pro­gres­sive des éco­no­mies abou­tit tou­te­fois à créer des di­ver­gences, d’où le be­soin d’aug­men­ter la mo­bi­li­té des tra­vailleurs et de pré­voir des trans­ferts fi­nan­ciers : un bud­get de l’UE mieux conçu ain­si qu’un bud­get propre de la zone eu­ro, comme les au­to­ri­tés fran­çaises et al­le­mandes l’ont pro­po­sé à Me­se­berg en juin der­nier. Ces fonds pour­raient fi­nan­cer à la fois des in­ves­tis­se­ments d’ave­nir, des biens pu­blics eu­ro­péens et conso­li­der les se­cours en cas de crise (ESM).

Sur­veiller les dés­équi­libres

La se­conde tient à la fra­gi­li­té d’une mon­naie sans Etat. L’union mo­né­taire est fé­dé­rale, les po­li­tiques éco­no­miques ain­si que cer­tains choix so­ciaux et d’édu­ca­tion de­meurent na­tio­naux. Même si les gou­ver­neac­tuelle ments sont cen­sés « consi­dére[r] les po­li­tiques éco­no­miques comme une ques­tion d’in­té­rêt com­mun », il fau­dra sur­veiller bien plus sé­rieu­se­ment les dés­équi­libres ma­croé­co­no­miques

L’eu­ro est une mon­naie aus­si stable que le mark, ce qui n’était pas ga­gné d’avance.

Peu à peu, il va de­ve­nir la mon­naie de toute l’Union.

ayant des consé­quences sur les pays voi­sins (no­tam­ment les dé­fi­cits et sur­plus de ba­lance des paie­ments) et mieux im­pu­ter à chaque ni­veau de dé­ci­sion la res­pon­sa­bi­li­té qui lui in­combe. Trop sou­vent Bruxelles est ac­cu­sée de dé­faillances na­tio­nales. La frag­men­ta­tion du sec­teur ban­caire, des as­su­rances ou des mar­chés de ca­pi­taux nuit au dé­ve­lop­pe­ment. D’ici à vingt ans, il fau­dra avoir sur­mon­té les fron­tières in­ternes ré­si­duelles, men­tales ou phy­siques. Les Eu­ro­péens doivent re­dé­fi­nir le contrat so­cial qui les lie. A ce jour, pour les uns, le pro­blème est la vio­la­tion des règles, pour les autres, l’ob­ses­sion de la dis­ci­pline. La zone eu­ro a be­soin d’ins­tances dé­mo­cra­tiques où dé­battre ou­ver­te­ment et trou­ver des so­lu­tions dans l’in­té­rêt de tous.

En­fin, le rôle in­ter­na­tio­nal de l’eu­ro, la sou­ve­rai­ne­té dans les en­ceintes po­li­tiques comme dans les ca­naux des paie­ments in­ter­na­tio­naux ont jus­qu’ici été trop né­gli­gés. L’ave­nir de l’Eu­rope dé­pend de la ca­pa­ci­té à pas­ser d’une vi­sion un peu fan­tas­mée de la puis­sance au jeu col­lec­tif, pa­tient et par­fois in­grat, qui lui don­ne­ra nais­sance.

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