Un mé­dia qui n’a ces­sé de se ré­in­ven­ter

Du bul­le­tin men­suel de Ro­bert Schrei­ber au quo­ti­dien mul­ti­ca­nal d’au­jourd’hui, « Les Echos » n’ont ces­sé de chan­ger, d’in­no­ver et de se di­ver­si­fier pour res­ter un groupe en pro­gres­sion constante. L’his­to­rien d’en­tre­prises Tris­tan Gas­ton-Bre­ton en re­late l

Les Echos - - MONDE - Tris­tan Gas­ton-Bre­ton tgb@his­to­ryand­bu­si­ness.fr

Ce jour-là, le 2 avril 1908, le pre­mier nu­mé­ro d’un nou­veau bul­le­tin men­suel sort à Paris. « Les Echos de l’ex­por­ta­tion » est au for­mat 20 x 27 cm et ne com­porte que 4 pages. Son édi­teur est une mai­son de com­merce spé­cia­li­sée dans l’im­por­ta­tion de pro­duits ve­nus d’Eu­rope centrale : la so­cié­té Schrei­ber & Aron­son. Elle est di­ri­gée par un cer­tain Ro­bert Schrei­ber qui l’a hé­ri­tée de son père. A vingt-huit ans, ce fils de juifs prus­siens, ar­ri­vés en France dans les an­nées 1870, ne manque pas d’am­bi­tion. De la pe­tite bou­tique d’im­port-ex­port créée par son père, il a fait une af­faire pros­père. Et il ne compte pas s’ar­rê­ter là ! C’est d’ailleurs pour faire la pro­mo­tion de son en­tre­prise que le jeune né­go­ciant a lan­cé « Les Echos de l’ex­por­ta­tion ».

Ins­tal­lé Rue des Petites-Ecu­ries, le nou­veau jour­nal a vite fait de trou­ver son pu­blic. Seize mois après son ap­pa­ri­tion, il compte dé­jà 16 pages – dont un tiers de pu­bli­ci­tés – et n’est plus ré­ser­vé à la pro­mo­tion de la seule mai­son Schrei­ber & Aron­son. Au dé­but des an­nées 1910, il passe à 18 pages, pu­blie des dos­siers spé­ciaux et ba­taille à lon­gueur de co­lonnes contre « l’in­qui­si­tion fis­cale ». Le né­go­ciant jour­na­liste n’est plus seul. Il peut comp­ter sur l’aide de son frère ca­det, Emile Schrei­ber, qui, sous le pseu­do­nyme de Jean Ri­flard, ré­dige l’es­sen­tiel des ar­ticles. Ro­bert et Emile Schrei­ber… A force de tra­vail, ils par­viennent à im­po­ser le bul­le­tin dans le pay­sage de la presse fran­çaise. De­ve­nu bi­men­suel en 1910, « Les Echos de l’ex­por­ta­tion » se pré­sentent comme le « jour­nal d’information pour le com­merce et l’in­dus­trie ». Trois ans plus tard, le men­suel de­vient un heb­do­ma­daire, qui pa­raît le ven­dre­di, tire à 5.000 exem­plaires et élar­git ses ho­ri­zons. A la France et à l’Eu­rope, dont il suit l’ac­tua­li­té éco­no­mique de­puis le dé­but, s’ajoutent les Etats-Unis, où Emile Schrei­ber se rend en 1913 et d’où il re­vient avec un nu­mé­ro spé­cial fran­co-amé­ri­cain de 164 pages.

Mai 1919. Ce­la fait plus de quatre ans, de­puis août 1914, que le jour­nal a ces­sé de pa­raître pour cause de guerre. Le 9 mai, l’heb­do­ma­daire re­vient dans les kiosques. Sous un nou­veau nom, ce­lui sous le­quel on le connaît en­core au­jourd’hui : « Les Echos ». Ren­dus à la vie ci­vile, Ro­bert et Emile Schrei­ber af­fichent leurs am­bi­tions. Le jour­nal se dé­ploie sur une qua­ran­taine de pages. Un jour­na­liste, le pre­mier, a été em­bau­ché, Georges Tan­ny. De nou­veaux ser­vices aux lec­teurs ont fait leur ap­pa­ri­tion, no­tam­ment une as­sis­tance ju­ri­dique, une agence de pu­bli­ci­té et un ser­vice d’hô­tel­le­rie. « Le jour­nal res­te­ra un jour­nal in­dé­pen­dant », clament les deux frères. La li­ber­té du com­merce : tel est leur prin­ci­pal che­val de ba­taille. Ro­bert et Emile n’ont pas de mots as­sez durs pour fus­ti­ger l’ar­rié­ra­tion du pays, le poids étouf­fant de la bu­reau­cra­tie et la pro­pen­sion de l’Etat à se mê­ler de tout. Leur mo­dèle, ce sont les Etats-Unis. Pas ques­tion pour au­tant de se conten­ter d’idées gé­né­rales. « Les Echos » se veulent proches du ter­rain. « Les pa­trons aiment qu’on les vi­site, qu’on s’en­quière de leur réa­li­té. C’est ain­si que nous trou­vons de nou­veaux su­jets d’ar­ticles », ex­plique ain­si Ro­bert Schrei­ber au ma­ré­chal Lyau­tey, qui a fait au jour­nal – dé­sor­mais ins­tal­lé 4, rue Mar­tel, dans le 10e ar­ron­dis­se­ment – l’hon­neur d’une vi­site. Vi­site pres­ti­gieuse s’il en est et qui en dit long sur ce qu’est de­ve­nu l’an­cien bul­le­tin d’information.

Les « Ro­bert » et les « Emile »

« Les Echos », de fait, se portent bien, fa­vo­ri­sés par la pros­pé­ri­té des An­nées folles. Un sup­plé­ment a fait son ap­pa­ri­tion en 1925, « Les Echos des in­dus­tries d’art ». En jan­vier 1928, le jour­nal de­vient quo­ti­dien. Il comp­te­ra bien­tôt 200 col­la­bo­ra­teurs – dont Jacques Roz­ner, le se­cré­taire de ré­dac­tion, re­cru­té en 1933 – et dé­mé­na­ge­ra au nu­mé­ro 37 des Champs-Ely­sées. Les nou­veaux lo­caux sont inau­gu­rés en 1934. En 1937, 7.000 abon­nés re­çoivent chaque jour « Les Echos ». Tou­jours à la tête du jour­nal, Ro­bert et Emile Schrei­ber dé­tiennent cha­cun la moi­tié du ca­pi­tal. Par­ta­geant le même bu­reau, ils tra­vaillent en toute confiance. En 1940, comme en 1914, « Les Echos » cessent de pa­raître pour cause de guerre et d’oc­cu­pa­tion. Ce n’est qu’en novembre 1944 que le jour­nal re­prend le che­min des ro­ta­tives. En in­terne, les choses changent peu à peu. Les en­fants de Ro­bert et d’Emile ont re­joint les bu­reaux de l’ave­nue des Champs-Ely­sées. Les « Ser­van-Schrei­ber », comme on ap­pelle la fa­mille de­puis qu’Emile, pour le fran­ci­ser, a fait ajou­ter en 1952 à son nom l’un des pseu­do­nymes sous les­quels il si­gnait ses pa­piers, sont une quin­zaine à gra­vi­ter au­tour du jour­nal.

Par­mi eux, Ma­rie-Claire et Jean-Claude, les deux en­fants de Ro­bert, et Jean-Jacques, le fils d’Emile. C’est ce der­nier qui, en 1953, lance au sein des « Echos » un nou­veau « sa­tel­lite » tour­né vers la po­li­tique : « L’Ex­press ». Mais entre Jean-Jacques Ser­van-Schrei­ber (« JJSS »), qui s’oc­cupe avec Françoise Gi­roud du ré­dac­tion­nel, et son cou­sin Jean-Claude, qui su­per­vise l’ad­mi­nis­tra­tion du nou­vel heb­do­ma­daire, les choses ne tardent pas à vi­rer à l’aigre. En 1955, « Les Echos » et « L’Ex­press » di­vorcent à l’amiable. Entre les des­cen­dants des « Ro­bert » et ceux des « Emile », plus rien en réa­li­té ne semble al­ler. A la fin des an­nées 1950, le re­trait de Ro­bert laisse Emile, pré­sident du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, et Jean-Claude, di­rec­teur gé­né­ral, face-à-face. Tout sé­pare l’oncle et le ne­veu : alors qu’Emile en­tend pri­vi­lé­gier la qua­li­té sur la quan­ti­té, JeanC­laude sou­haite mul­ti­plier les sup­plé­ments.

Un édi­to­rial si­gné par ce der­nier en fa­veur du « oui » au ré­fé­ren­dum gaul­liste de 1962 achève de dres­ser les deux branches l’une contre l’autre. Se par­ta­geant le ca­pi­tal à parts égales, ce qui in­ter­dit à une branche de prendre l’avan­tage sur l’autre, les Ro­bert et les Emile doivent, en oc­tobre 1963, se ré­si­gner à vendre. Les re­pre­neurs s’ap­pellent Pierre et Jac­que­line Bey­tout. Lui pré­side les la­bo­ra­toires Rous­sel. Elle dis­pose d’une im­por­tante for­tune, hé­ri­tée de son pre­mier ma­ri dé­cé­dé. Le 29 oc­tobre 1963, les Bey­tout re­prennent la moi­tié du ca­pi­tal des « Echos » – la part des Emile. Les Ro­bert cé­de­ront leurs ac­tions entre 1965 et 1970.

Avec les Bey­tout, une ère nou­velle com­mence. Tan­dis que Pierre s’oc­cupe de la ges­tion, Jac­que­line s’in­ves­tit to­ta­le­ment dans la res­pon­sa­bi­li­té édi­to­riale. Ener­gique, om­ni­pré­sente, au­to­ri­taire, elle re­mo­dèle en pro­fon­deur le jour­nal, qui s’en­ri­chit de nou­velles ru­briques. Faire des « Echos » un vé­ri­table quo­ti­dien éco­no­mique ou­vert sur l’in­ter­na­tio­nal et les grandes en­tre­prises : tel est l’ob­jec­tif des époux Bey­tout. Mais c’est sur­tout sur le ter­rain des idées que Jac­que­line Bey­tout marque le jour­nal de son em­preinte. Li­bé­ral, eu­ro­péen et ré­so­lu­ment op­po­sé à l’éco­no­mie éta­ti­sée : la ligne des « Echos » s’af­fiche sans com­plexes, no­tam­ment dans les édi­to­riaux si­gnés sous le pseu­do­nyme Fa­villa à par­tir de 1974. Ja­mais à court d’idée, Jac­que­line Bey­tout mul­ti­plie les sup­plé­ments : « Lettre des Echos » en 1977, « Grandes Ecoles » en 1980, men­suel « Dy­nas­teurs » en 1986 – qui de­vien­dra « En­jeux-Les Echos » en 1992. Les ventes s’en­volent, pas­sant de 43.000 à 96.700 exem­plaires entre 1963 et 1988. En oc­tobre 1986, Ni­co­las Bey­tout, le pe­tit-fils de Pierre Bey­tout, est nom­mé ré­dac­teur en chef du jour­nal, puis di­rec­teur de la ré­dac­tion. Il le se­ra jus­qu’en 2004 puis re­vien­dra à la tête du groupe entre 2007 et 2011. A près de soixante-dix ans, Jac­que­line Bey­tout songe, en ef­fet, à pas­ser la main. C’est chose faite en avril 1988. Le nou­veau pro­prié­taire est le géant an­glais de l’édi­tion Pear­son, qui dé­tient les pres­ti­gieux « Fi­nan­cial Times » et Pen­guin Books.

De Pear­son à LVMH

Alors que la dif­fu­sion du jour­nal passe la barre des 100.000 exem­plaires, cap est mis sur le mul­ti­mé­dia avec le lan­ce­ment, en 1996, du site Le­se­chos.fr, qui est alors le pre­mier quo­ti­dien en ligne fran­çais. Au­tour de l’an 2000, sont éga­le­ment créés les sup­plé­ments « Week-end » (sports, loi­sirs, fi­nances per­son­nelles), « In­no­va­tion » sur la vague de la bulle In­ter­net et « Sé­rie li­mi­tée » (art de vivre).

En 2003, la ma­quette du jour­nal fait peau neuve. De­puis, « Les Echos » sont pu­bliés, comme le « Fi­nan­cial Times », en deux ca­hiers : le pre­mier consa­cré à la ma­croé­co­no­mie, le se­cond aux en­tre­prises et aux mar­chés. Le jour­nal troque éga­le­ment son for­mat ta­bloïd pour le for­mat ber­li­nois. Le monde éco­no­mique évo­lue aus­si. En 2007, dans le cadre de sa stra­té­gie de re­cen­trage sur l’édi­tion, le groupe Pear­son met en vente « Les Echos » (le « Fi­nan­cial Times » se­ra aus­si cé­dé, en 2015, au ja­po­nais « Nik­kei »). Le re­pre­neur est Ber­nard Ar­nault, pa­tron de LVMH et pre­mière for­tune de France. De­puis quelques an­nées, il a dé­ve­lop­pé une ac­ti­vi­té mé­dia au­tour d’« In­ves­tir », de Ra­dio Clas­sique, de « Connais­sance des arts » et de « La Tri­bune ». La tran­sac­tion, qui s’élève à 240 mil­lions d’eu­ros, a du mal à pas­ser au sein de la ré­dac­tion, qui craint pour l’in­dé­pen­dance du titre. A trois re­prises, le quo­ti­dien est même ab­sent des kiosques. Il fau­dra que Ber­nard Ar­nault s’en­gage fer­me­ment sur l’in­dé­pen­dance de la ré­dac­tion pour que la ten­sion com­mence à re­tom­ber. En dé­cembre 2007, Ber­nard Ar­nault de­vient of­fi­ciel­le­ment le nou­veau pro­prié­taire du jour­nal éco­no­mique, ins­tal­lé de­puis 2006 rue du 4-Sep­tembre dans l’im­meuble Cen­to­rial (l’an­cien Cré­dit Lyon­nais). Alors que « La Tri­bune » est cé­dée à Alain Weill, « Les Echos » sont in­té­grés au sein de DI Group, le pôle presse de LVMH, dont Ni­co­las Bey­tout est nom­mé PDG. DI Group pren­dra le nom de Groupe Les Echos dès 2008, signe de la no­to­rié­té du quo­ti­dien éco­no­mique.

Ra­pi­de­ment, l’offre édi­to­riale s’étoffe en­core. En 2009, une nou­velle for­mule du ma­ga­zine « En­jeux » sort en kiosques avec

« Les pa­trons aiment qu’on les vi­site, qu’on s’en­quière de leur réa­li­té. C’est ain­si que nous trou­vons de nou­veaux su­jets d’ar­ticle. » RO­BERT SCHREI­BER

Photos : DR ; Jeanne Frank

A gauche : Re­cons­ti­tu­tion du 4, rue Mar­tel, ex­trait du té­lé­film « Cla­ra, une pas­sion fran­çaise ». A droite : siège ac­tuel du groupe « Les Echos-Le Pa­ri­sien ».

Photos DR / Si­pa

Ci-des­sus : les frères Ro­bert et Emile Ser­van-Schrei­ber en 1908 puis en 1958, dans la même pose. Jac­que­line Bey­tout, lors de la vente du titre au bri­tan­nique Pear­son en 1988.

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