Dji­ha­disme : quel ave­nir pour une fu­neste illusion ?

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - LE POINT DE VUE de Gilles Ke­pel

Il y a un an, le 17 oc­tobre 2017, la ville de Ra­q­qa, ca­pi­tale de « l’Etat is­la­mique » de Daech, tom­bait sous les as­sauts com­bi­nés des forces kurdes sy­riennes de l’YPG et des bom­bar­de­ments de la coa­li­tion oc­ci­den­tale. Sa mé­tro­pole ira­kienne de Mos­soul avait su­bi le même sort quelques se­maines au­pa­ra­vant. Les dji­ha­distes qui pa­ra­daient sur les ré­seaux so­ciaux à grand ren­fort de vi­déos de dé­ca­pi­ta­tions, de gé­no­cides d’« hé­ré­tiques » et autres « mé­créants » et avaient se­mé la mort et la dé­so­la­tion du Ba­ta­clan à Pal­myre et Ni­nive étaient dé­sor­mais morts ou en fuite. Cer­tains se­raient cap­tu­rés par les Kurdes, d’autres ca­chés au mi­lieu des re­belles concen­trés dans la poche d’Id­leb au nord-ouest de la Sy­rie, ou pro­té­gés par des tri­bus à la fron­tière avec l’Irak.

Le blues des dji­ha­distes

Sur le Web, les in­quié­tudes es­cha­to­lo­giques se font jour par­mi les in­ter­nautes bar­bus ou voi­lées : si Al­lah a vou­lu que Daech soit dé­fait, fût-ce par les forces du Mal, n’est-ce pas parce qu’il a pé­ché ? Le tes­ta­ment en­re­gis­tré et dif­fu­sé après son « mar­tyre » par l’un des prin­ci­paux dji­ha­distes fran­çais, un rap­peur et édu­ca­teur de la jeu­nesse roan­nais ori­gi­naire d’Oran, Ra­chid Kas­sim, qui fut de­puis Ra­q­qa le cer­veau de la plu­part des at­ten­tats de l’an­née 2016 en France, cri­tique ain­si l’Etat is­la­mique, le « daw­la » et ap­pelle à chan­ger de cours – sans four­nir d’autres in­di­ca­tions.

La fin ca­la­mi­teuse de Daech a son­né la mou­vance qui s’en ré­cla­mait, mais c’est sur­tout quant aux moyens à ré­in­ven­ter pour pour­suivre la lutte que les dji­ha­distes ont le blues. Les convic­tions doc­tri­nales de la plu­part res­tent in­tactes, tant la pré­gnance de l’es­prit de secte de­meure forte dans les quar­tiers sa­la­fi­sés des ban­lieues po­pu­laires ou dans les pri­sons. Les ré­seaux in­ter­per­son­nels y exercent une énorme pres­sion pour se confor­mer à la norme du groupe.

Daech n’était que la troi­sième phase du dji­ha­disme contem­po­rain. La mou­vance s’est struc­tu­rée à par­tir de 2005 en­vi­ron, en ré­ac­tion à l’échec po­li­tique d’Al Qai­da, au­tour de deux idéo­logues et mi­li­tants, un Sy­rien, Abou Mous­sab alSou­ri, qui avait étu­dié en France l’in­gé­nie­rie et pas­sé la dé­cen­nie 1990 en Eu­rope, et un Jor­da­nien, Abou Mous­sab al-Zar­qaoui, sur­tout connu pour ses mas­sacres an­ti-chiites en Irak.

De­puis le pre­mier dji­had ar­mé en Af­gha­nis­tan à par­tir de 1979, il y a eu d’abord une fo­ca­li­sa­tion contre « l’en­ne­mi proche » – c’est-à-dire les ré­gimes al­gé­rien, égyp­tien, la Bos­nie, mais qui a échoué en 1997 avec l’éra­di­ca­tion de ces mou­ve­ments. Puis l’âge d’Al Qai­da, qui tire les le­çons de cet échec en se re­cen­trant contre « l’en­ne­mi loin­tain » amé­ri­cain.

L’or­ga­ni­sa­tion de Ben La­den et Za­wa­hi­ri connaît sa pé­riode de « gloire » entre 1998 et 2005, de­puis les at­ten­tats contre les ambassades des Etats-Unis au Ke­nya et en Tan­za­nie jus­qu’à ceux du mé­tro et des bus de Londres, en pas­sant, bien sûr, par le 11 Sep­tembre 2001, et les at­ten­tats de Ma­drid, 911 jours plus tard en 2014. Cette deuxième phase est spec­ta­cu­laire et ins­crit le dji­ha­disme au coeur du monde et des écrans de té­lé­vi­sion, mais elle échoue à mo­bi­li­ser les masses et à s’em­pa­rer du pou­voir.

C’est contre elle que se consti­tue la troi­sième phase, celle de Daech : elle pri­vi­lé­gie les mou­ve­ments « par le bas » en re­cru­tant dans les quar­tiers po­pu­laires eu­ro­péens par­mi les en­fants d’im­mi­grés en rup­ture cultu­relle avec les dé­mo­cra­ties vi­li­pen­dées par le sa­la­fisme, afin qu’ils passent à l’acte – tant dans leur en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat que dans la liai­son avec les « terres de dji­had » qui ne sont dis­tantes que de quelques heures d’avion low-cost au sud et à l’est de la Mé­di­ter­ra­née.

Mo­ham­med Me­rah en est le pro­to­type dès 2012 – et les sou­lè­ve­ments arabes qui se pro­duisent alors fa­ci­litent cette po­ro­si­té, car l’au­to­ri­té des ré­gimes po­li­ciers s’est ef­fon­drée de la Sy­rie au Yé­men à la Li­bye et la Tu­ni­sie, per­met­tant, sous les ma­ni­fes­tions dé­mo­cra­tiques qui oc­cupent l’es­pace mé­dia­tique, la pro­li­fé­ra­tion sou­ter­raine du dji­ha­disme à proxi­mi­té de l’Eu­rope. Elle fe­ra la jonc­tion avec l’Irak où la mar­gi­na­li­sa­tion des sun­nites par les chiites pro-ira­niens se tra­duit par un dji­had sec­taire, qui conquer­ra de vastes ter­ri­toires et sub­ver­ti­ra la ré­bel­lion sy­rienne. Daech, con­trai­re­ment à Al Qai­da, cen­tra­li­sée et py­ra­mi­dale, qui uti­li­sait la té­lé­vi­sion par sa­tel­lite comme prin­ci­pal ca­nal, fait des ré­seaux so­ciaux, de YouTube et de Te­le­gram son vec­teur de pro­pa­gande à par­tir du bas…

Un cycle qui s’achève

C’est donc tout un cycle de près de quatre dé­cen­nies de dji­ha­disme qui s’achève avec la chute de Ra­q­qa. S’il est dif­fi­cile de voir en ges­ta­tion un nou­veau cycle à ce stade, car l’heure est en­core sur les sites et dans les quar­tiers et pri­sons au bi­lan de l’échec, il faut no­ter éga­le­ment que les trans­for­ma­tions en Ara­bie saou­dite – où le prince hé­ri­tier a rom­pu avec la po­li­tique de pro­pa­ga­tion tous azi­muts d’un sa­la­fisme qui fi­nis­sait, en s’exa­cer­bant, par se re­tour­ner contre le Royaume – de­vraient ta­rir si­gni­fi­ca­ti­ve­ment les sources de fi­nan­ce­ments gi­gan­tesques dont cette mou­vance pro­fi­tait.

A ce stade, c’est de la ré­so­lu­tion de la ques­tion du Le­vant que l’as­sè­che­ment du dji­ha­disme pour­rait le plus pro­cé­der : mais en­core faut-il que, par-de­là les suc­cès mi­li­taires de la Rus­sie et de ses al­liés en Sy­rie, un pro­ces­sus de ré­con­ci­lia­tion po­li­tique se mette en oeuvre – dans le­quel l’Eu­rope, du­re­ment im­pac­tée par la vio­lence dji­ha­diste sur son sol et ré­cep­tacle des flux d’im­mi­grés clan­des­tins et de ré­fu­giés qui fa­vo­risent en ré­ac­tion les votes po­pu­listes, de­vra pou­voir s’en­ga­ger. ■

Mal­gré sa mon­tée en puis­sance, le dji­ha­disme a échoué à mo­bi­li­ser les masses et à s’em­pa­rer du pou­voir. Au­jourd’hui af­fai­bli, il peut res­sur­gir, à moins que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale par­vienne à ré­soudre la ques­tion du Le­vant.

Pi­nel pour « Les Echos »

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