Sa­clay ou ScesPo, les deux grands mé­dias de 2030

Ima­gi­nons le monde après l’échec du po­pu­lisme. Dis­cré­di­tés, les mé­dias tra­di­tion­nels au­raient dis­pa­ru ou au­raient été re­pris par les grandes écoles ou les uni­ver­si­tés. La dif­fu­sion de la connais­sance se­rait alors la grande af­faire de nos so­cié­tés. Un cont

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - d’Eric Le Bou­cher LA CHRO­NIQUE Eric Le Bou­cher est édi­to­ria­liste aux « Echos ».

Le jour de son in­té­gra­tion à l’école Cen­tra­leSu­pé­lec, Oli­vier a re­çu le code d’ac­cès à l’e-quo­ti­dien Sa­clay. Il ne li­sait pas les jour­naux au­pa­ra­vant, trop pris par les concours, in­té­res­sé seule­ment dans de courts épi­sodes par l’ac­tua­li­té du monde et, en­core moins sou­vent, de la France. Il en dé­couvre tout l’in­té­rêt, comme un éveil. Sa­clay n’est pas le jour­nal de l’école, c’est l’un des deux grands « jour­naux gé­né­ra­listes » (on dit en­core jour­nal) de France, l’autre se nomme « ScesPo ».

Ils rem­placent ce que furent, na­guère, « Le Monde » et « Le Fi­ga­ro ». Tous les deux offrent l’ac­tua­li­té, de fa­çon tra­di­tion­nelle, des jour­naux de na­guère, avec une grande ou­ver­ture in­ter­na­tio­nale, beau­coup d’éco­lo­gieé­co­no­mie et de culture, du sport, des nou­velles de France, no­tam­ment po­li­tiques. L’ac­cent est mis par les deux sur la vie des idées. La ligne est clai­re­ment af­fi­chée : ai­der le lec­teur à être un bon ci­toyen de la pla­nète.

Le pre­mier, Sa­clay, porte un oeil spé­cia­le­ment scien­ti­fique sur le monde. Il tient au cou­rant des foi­sons d’in­ven­tions, mais il ap­porte aus­si une ré­flexion phi­lo­so­phique et mo­rale sur la tech­no­lo­gie. Ses « dé­bats » sur les nou­veaux In­ter­net, de­puis que la blo­ck­chain a tué les plates-formes, pas­sionnent les jeunes lec­teurs. Sa­clay est of­fert à tous les étu­diants du pla­teau qui porte ce nom en ban­lieue pa­ri­sienne et qui re­groupe les grandes écoles d’in­gé­nieurs mais aus­si toutes les fa­cul­tés de sciences de France et, avec un bel ef­fort plu­tôt réus­si, dans la fran­co­pho­nie. Le se­cond, ScesPo, est net­te­ment plus « po­li­tique ». Il consacre beau­coup de place à l’évo­lu­tion de la France et à celle de l’Eu­rope. ll es­saie d’al­ler plus loin et de se te­nir à la frange de la re­cons­truc­tion du mul­ti­la­té­ra­lisme, telle qu’elle avait été en­ga­gée après la crise des po­pu­lismes dans les an­nées 2019-2022. Le na­tio­na­lisme s’était lar­ge­ment dé­ployé dans l’en­semble du monde oc­ci­den­tal, mais il avait vite suc­com­bé à ce qui avait été diag­nos­ti­qué comme « son ab­sence de so­lu­tion ». La crise avait été chè­re­ment payée par une ré­ces­sion mon­diale d’où il était sor­ti qu’il fal­lait al­ler exac­te­ment dans l’autre sens, ce­lui d’une nou­velle et forte co­opé­ra­tion mon­diale. ScesPo en était la ga­zette.

Dé­fendre la connais­sance contre la dé­rai­son et les dé­ra­pages émo­tion­nels avait man­qué dans la guerre contre les po­pu­listes.

C’est d’ailleurs son di­rec­teur qui était à l’ori­gine de cette to­tale re­con­fi­gu­ra­tion des mé­dias. Il avait été convain­cu que l’école et la presse avaient le même but : dé­ve­lop­per l’es­prit cri­tique. Un étu­diant qui al­lait de­voir se for­mer toute sa vie par des sé­jours ré­gu­liers à son école d’ori­gine de­vait en toute lo­gique être ac­com­pa­gné toute sa vie par le mé­dia de cette école, meilleur ou­til de for­ma­tion du libre ar­bitre. En 2022, après d’in­tenses com­bats, les EtatsU­nis avaient li­mi­té le fi­nan­ce­ment des par­tis po­li­tiques par les en­tre­prises. Il le fal­lait puisque le po­pu­lisme avait ti­ré ar­gu­ment du dé­voie­ment de la dé­mo­cra­tie par l’argent.

La ten­dance avait été mon­diale et la France, où une loi exis­tait dé­jà pour li­mi­ter le fi­nan­ce­ment des par­tis po­li­tiques, avait élar­gi cette sé­pa­ra­tion à la presse. Une loi, elle aus­si fu­rieu­se­ment dis­pu­tée, avait in­ter­dit aux en­tre­prises de dé­te­nir des jour­naux. La porte s’est ou­verte. ScesPo, à qui l’idée avait dé­jà été pro­po­sée en 2007, a ra­che­té « Le Monde ». Les écoles d’in­gé­nieurs, prises de court, ont re­pris « Le Fi­ga­ro ».

L’idée n’est pas qu’op­por­tune, loin de là. La pous­sée na­tio­na­liste op­po­sant l’élite et le peuple avait dé­bou­ché sur une mise en cause gé­né­rale et pro­fonde de la connais­sance. Comme les com­mu­nistes avaient au­tre­fois dé­non­cé « la science bour­geoise », les po­pu­listes plai­daient que le sa­voir n’est que l’arme des puis­sants, que les connais­sances sont tru­quées pour ser­vir Big Phar­ma et Big Bu­si­ness. Les ré­seaux so­ciaux avaient re­pris et am­pli­fié ces at­taques en don­nant, par exemple, au­tant de va­leur aux gou­rous op­po­sés à la vaccination qu’à toute la fa­cul­té de mé­de­cine réunie.

Dé­fendre la connais­sance contre la dé­rai­son et les dé­ra­pages émo­tion­nels avait man­qué dans la guerre contre les po­pu­listes. Une fois leur échec consta­té, il fal­lait que tous les ac­teurs de la ci­vi­li­sa­tion de la Rai­son, des Lu­mières, du pro­grès, s’or­ga­nisent et s’unissent. Le ra­chat de l’ou­til d’en­sei­gne­ment qu’est la presse sé­rieuse par la Fa­cul­té cou­lait de source.

L’uni­vers oc­ci­den­tal des mé­dias avait été trans­for­mé. Au cô­té de deux, trois grands jour­naux mon­diaux comme le « New York Times », qui ont un lec­to­rat in­ter­na­tio­nal, les grands mé­dias na­tio­naux sont dé­te­nus par deux écoles. Même la presse ré­gio­nale est en train de bas­cu­ler dans ce même mou­ve­ment : of­frir à un hon­nête homme né en 2000 un ou­til in­dis­pen­sable pour ar­mer, tout au long de sa vie, son libre ar­bitre.

Une fois leur échec consta­té, il fal­lait que tous les ac­teurs de la ci­vi­li­sa­tion de la Rai­son, des Lu­mières, du pro­grès, s’or­ga­nisent et s’unissent.

Eric Le Bou­cher ima­gine un monde où les grands mé­dias na­tio­naux se­raient dé­te­nus par deux écoles.

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