Al­ler vers le meilleur, sans pas­ser par le pire

Les Echos - - OPINIONS - De Jacques At­ta­li Jacques At­ta­li est écrivain et es­sayiste, pré­sident de la Fon­da­tion Po­si­tive Pla­net.

En 2040, le monde au­ra tra­ver­sé une phase tra­gique, et il au­ra com­men­cé à se re­cons­truire. Si tout conti­nue en ef­fet, la pla­nète connaî­tra, pen­dant au moins les deux pro­chaines dé­cen­nies, une crois­sance ex­po­nen­tielle de la po­pu­la­tion, des in­éga­li­tés, des émis­sions de gaz à ef­fet de serre, des dé­chets plas­tique, des dettes pu­bliques et pri­vées, et des moyens de cal­cul (et donc de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et de la gé­no­mique). Pour le meilleur et pour le pire.

Et comme on ne fe­ra sans doute rien pour l’évi­ter, c’est le pire qui ar­ri­ve­ra : pen­dant ces vingt pro­chaines an­nées, on vi­vra au moins une grande crise fi­nan­cière mon­diale. Si­non, aus­si, une crise éco­no­mique, une crise so­ciale, une crise po­li­tique, une crise géo­po­li­tique, une crise éco­lo­gique et une crise idéo­lo­gique. Si ces sept crises s’au­to-en­tre­tiennent, on connaî­tra des dic­ta­tures, des guerres et même, peut-être, un ef­fon­dre­ment de la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne. Une telle conver­gence de crises s’est dé­jà pro­duite, au dé­but de la deuxième dé­cen­nie du XXe siècle. Et comme les hommes de ce temps l’ont très mal gé­ré, eux et leurs en­fants ont eu à vivre deux guerres mon­diales. Ce­la au­ra vrai­sem­bla­ble­ment lieu une nou­velle fois, dans les deux pro­chaines dé­cen­nies, parce que les hommes sont tels qu’ils n’évitent ja­mais les cri­sest. Convain­cus que quelque chose, ve­nu d’ailleurs, leur per­met­tra d’y échap­per. Et comme rien de tel n’ar­ri­ve­ra, ils les su­bi­ront. Na­tu­rel­le­ment, il est en­core temps de les évi­ter, et d’al­ler vers le meilleur sans pas­ser par le pire ; d’avoir, en 2040, un monde à per­fec­tion­ner et non des ruines à re­le­ver. Un monde où exis­te­rait un Etat de droit dé­mo­cra­tique pla­né­taire, où les droits de l’homme se­raient par­tout res­pec­tés, où les ONG au­ront pris une place éco­no­mi­que­ment si­gni­fiante, où les en­tre­prises fe­raient de leur res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et en­vi­ron­ne­men­tale un élé­ment ma­jeur de leur gou­ver­nance, où l’in­dus­trie ne se­rait tour­née que vers la pro­duc­tion de choses utiles et saines, où les tra­vailleurs ne se­raient pas ex­ploi­tés, où l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se­rait au ser­vice de l’hu­ma­ni­té, où on au­rait trou­vé une fa­çon d’éli­mi­ner les dé­chets plas­tique et les dé­chets nu­cléaires et des ré­ponses aux pires ma­la­dies des hommes ; un monde où tous au­raient com­men­cé à de­ve­nir vé­gé­ta­riens,

Pen­dant ces vingt pro­chaines an­nées, on vi­vra au moins une grande crise fi­nan­cière mon­diale.

pour mieux conser­ver l’eau et vivre en har­mo­nie avec les autres es­pèces vi­vantes ; où on au­rait en­fin com­pris que la grande science du XXIe siècle ne se­ra pas l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, mais le bio­mi­mé­tisme, qui ou­vri­ra à tous les es­poirs, ou tous les cau­che­mars, se­lon le res­pect qu’on au­ra de la vie.

Pour y par­ve­nir, pour que le che­min qui nous sé­pare de 2040 ne soit pas une val­lée de larmes, il nous faut me­ner dès main­te­nant deux ac­tions en pa­ral­lèle, dans nos vies pri­vées et pu­bliques. En pre­mier lieu, tout faire pour nous pro­té­ger de ces crises. Et, pour ce­la, faire d’abord (dans nos vies per­son­nelles, nos en­tre­prises, nos pays), l’équi­valent des stress tests des banques, pour éva­luer com­ment nous se­rions af­fec­tés par ces crises, et en dé­duire les me­sures de pro­tec­tion à mettre en oeuvre de toute ur­gence.

En­suite, tout faire pour évi­ter ces crises. Et pour ce­la agir dès main­te­nant dans l’in­té­rêt des gé­né­ra­tions fu­tures. L’une et l’autre de ces deux ac­tions se ré­sument en fait à une seule prio­ri­té : l’édu­ca­tion, l’édu­ca­tion, l’édu­ca­tion. Le monde ap­par­tien­dra, en ef­fet, aux so­cié­tés de la connais­sance, qu’il s’agisse de fa­milles, d’en­tre­prises ou de na­tions. Ap­prendre ; ap­prendre à ap­prendre ; ap­prendre à ap­prendre à ap­prendre ; ap­prendre en ré­seau, ap­prendre en s’amu­sant ; ap­prendre à tous les âges et dans tous les mi­lieux so­ciaux, ap­prendre de la na­ture et des autres cultures. Et pour ce­la, en France, par exemple, per­mettre aux en­fants des classes po­pu­laires d’avoir ac­cès aux grandes écoles au­jourd’hui presque en­tiè­re­ment ré­ser­vées aux en­fants de cadres.

Il s’en­sui­vra des in­no­va­tions dans des do­maines plus po­si­tifs que ceux d’au­jourd’hui ; par exemple, pour ré­duire l’em­preinte car­bone, mieux man­ger, mieux pré­ve­nir les ma­la­dies, mieux ins­crire la vie hu­maine dans la na­ture, mieux gé­rer le temps, mieux ex­plo­rer les ex­tra­or­di­naires po­ten­tia­li­tés de notre cer­veau. Si l’éco­no­mie de la connais­sance l’em­porte ain­si sur celle de la mort, si on des­sine dès main­te­nant un pro­jet pour les vingt pro­chaines an­nées, 2040 pour­rait consti­tuer un nou­veau dé­part pour l’hu­ma­ni­té.

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