Rien n’est plus sûr que l’im­pré­vi­sible

Les Echos - - OPINIONS - Par Ro­ger-Pol Droit

On peut des­si­ner un grand nombre des traits de ce que se­ra notre monde dans vingt ans. Lé­gi­ti­me­ment. Et avec une exac­ti­tude convain­cante. La mul­ti­tude de don­nées dis­po­nibles le per­met. L’acui­té des al­go­rithmes, de­ve­nue fan­tas­tique, af­fine et pré­cise les scé­na­rios. Courbes dé­mo­gra­phiques, don­nées cli­ma­tiques, tro­pismes col­lec­tifs sont de mieux en mieux cer­nés.

Qu’il s’agisse de trans­ports, de com­mu­ni­ca­tions, de flux fi­nan­ciers ou d’ha­bi­tudes ali­men­taires, il est éga­le­ment pos­sible de dé­crire ce qui nous at­tend. L’en­semble des contri­bu­tions ici ras­sem­blées le montre suf­fi­sam­ment. Par com­pa­rai­son avec les images du fu­tur for­gées par les gé­né­ra­tions pré­cé­dentes, ces pré­vi­sions peuvent même se pré­va­loir d’une pro­ba­bi­li­té plus haute.

Mal­gré tout, il de­meure une marge ir­ré­duc­tible d’in­cer­ti­tude. Elle ne tient ni à l’im­pré­ci­sion de nos ins­tru­ments ni à l’in­com­plé­tude de nos don­nées, mais d’abord à la na­ture même de l’ave­nir.

Ce n’est pas sans rai­son que le vieil Aris­tote, dé­jà, avait for­gé la no­tion de « fu­tur contin­gent ». Même si tout semble bien cer­tain, même si on dit ré­so­lu­ment que « la ba­taille na­vale au­ra lieu de­main » – la preuve : les na­vires en­ne­mis sont en vue, la ré­so­lu­tion des bel­li­gé­rants est in­ébran­lable, etc. – il est im­pos­sible, mal­gré tout, que cet énon­cé soit in­té­gra­le­ment cer­tain. Car des aléas peuvent sur­gir, des ha­sards s’in­ter­po­ser – tem­pête bru­tale, crise car­diaque d’un chef d’ar­mée, coup de théâtre quel­conque…

En fait, tout l’ave­nir, proche ou loin­tain, échappe à la cer­ti­tude ab­so­lue. L’em­pi­riste Da­vid Hume, au XVIIIe siècle, est al­lé au bout de cette lo­gique. « Le so­leil se lè­ve­ra de­main » ? En toute ri­gueur, je ne peux pas le sa­voir. Je ne peux que le croire, parce que les mil­liards de le­vers de so­leil pré­cé­dents ne peuvent me per­mettre de conclure avec cer­ti­tude au le­ver de so­leil de de­main ma­tin. On di­ra que cet ar­gu­ment ne gêne per­sonne, que tout le monde fait confiance à la conti­nui­té du monde, et on au­ra rai­son. Le rai­son­ne­ment de Hume est lo­gi­que­ment im­pa­rable, mais sans por­tée pra­tique.

Berg­son est plus em­bar­ras­sant. Parce qu’il met en lu­mière le sur­gis­se­ment de la nou­veau­té dans l’his­toire hu­maine. Tout ce qui fait vrai­ment évé­ne­ment, in­ven­tion, rup­ture… sur­git sans pré­ve­nir, ra­di­ca­le­ment nou­veau. La créa­tion hu­maine gé­nère de l’im­pré­vi­sible, créé par le gé­nie in­di­vi­duel ou le gé­nie col­lec­tif. On peut donc cal­cu­ler à la se­conde près, des an­nées à l’avance, les éclipses ou le pas­sage d’une co­mète. Il est im­pos­sible d’en faire au­tant avec l’évo­lu­tion d’une so­cié­té, a for­tio­ri d’une ci­vi­li­sa­tion. Ce­la ne si­gni­fie pas que toute ana­lyse pros­pec­tive soit vaine. Elle est seule­ment in­di­ca­tive. La part de l’in­ouï, de l’in­édit, du « pas en­core », comme di­sait Ernst Bloch, ne sau­rait être ou­bliée ni annulée.

En fait, nous le sa­vons. Nous avons même in­té­gré, dans les re­pré­sen­ta­tions de notre propre vie, cette part d’in­cer­ti­tude. L’ac­cé­lé­ra­tion des chan­ge­ments et leur in­ter­dé­pen­dance nous y ont conduit de­puis long­temps dé­jà. Ima­gi­nons un ins­tant qu’au coeur du Moyen-Age, en 1018, on ait vou­lu connaître l’état du monde vingt ans plus tard. Per­sonne n’au­rait sup­po­sé que la nour­ri­ture en 1038 al­lait être dif­fé­rente, les vê­te­ments dis­sem­blables, les modes de trans­port et de tra­vail bou­le­ver­sés.

Les Temps mo­dernes ont ac­cou­tu­mé cha­cun à en­vi­sa­ger que ses en­fants ne vi­vront pas comme lui. La post-mo­der­ni­té a fait bien plus : il a fal­lu aban­don­ner les plans de car­rière, la convic­tion de faire le même mé­tier toute sa vie. Il a fal­lu s’ac­cou­tu­mer à l’idée qu’une in­no­va­tion tech­no­lo­gique pou­vait bou­le­ver­ser nos vies quo­ti­diennes en quelques an­nées, voire quelques mois. Une at­tente de chan­ge­ment per­ma­nent a fi­ni par s’ins­tal­ler. Une convic­tion, in­con­nue au­tre­fois, s’est an­crée : de­main est flou, in­dis­cer­nable, voire in­con­nais­sable. On ne sait à quoi s’at­tendre, sauf à l’in­at­ten­du.

Entre pré­vi­sion pos­sible et pré­vi­sion im­pos­sible, il n’y a pas à choi­sir, con­trai­re­ment à ce qu’on pour­rait croire en ju­geant trop vite. En fait, les deux ver­sants co­existent. Il est in­dis­pen­sable de cal­cu­ler les ten­dances lourdes, d’ex­tra­po­ler les courbes et de des­si­ner l’ave­nir avec le maxi­mum de dé­tails.

Mais il est non moins né­ces­saire de consi­dé­rer ces ré­sul­tats avec une cer­taine dis­tance, une part d’in­cer­ti­tude. Il convient donc de te­nir en­semble deux concep­tions an­ta­go­nistes : dis­cer­ner où nous al­lons, se sou­ve­nir que ce n’est ja­mais sûr. Les pré­vi­sions peuvent et doivent gui­der des at­tentes et des ac­tions. Mais elles n’im­posent rien au réel à ve­nir, que l’im­pré­vi­sible tra­verse. C’est lui qui donne du jeu. ■

Il convient de te­nir en­semble deux concep­tions an­ta­go­nistes : dis­cer­ner où nous al­lons, se sou­ve­nir que ce n’est ja­mais sûr.

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