La fa­bu­leuse his­toire des en­tre­prises fran­çaises

La France n’a ja­mais beau­coup ai­mé l’en­tre­prise et l’in­dus­trie, mais elle a quand même trou­vé des cham­pions. Les en­tre­prises fa­mi­liales ont le mieux tra­ver­sé le siècle.

Les Echos - - INDUSTRIE &SERVICES - Sa­bine De­lan­glade @Sa­bi­ne­de­lan­glad

Pen­dant long­temps, l’in­dus­trie n’a pas sen­ti très bon. Vous sou­ve­nez­vous de ces pas­sages en voi­ture du cô­té de Lyon ? On re­le­vait les vitres de la DS, de la 403 ou de la 2 CV pour ne pas être as­phyxiés par les fu­mées des usines chi­miques ran­gées au bord de l’A7. Beau­coup ont été, de­puis, rem­pla­cées par les Halle aux chaus­sures et consorts. Ceux-là qui sont au­jourd’hui me­na­cés par des sites In­ter­net, tels que Ven­te­pri­vee, ava­tars nu­mé­riques des an­ciens « dé­cro­chez-moi-ça », mais c’est une autre his­toire. De toute fa­çon, la France n’a ja­mais beau­coup ai­mé l’en­tre­prise, l’in­dus­trie. Où sont pas­sés les grands groupes do­pés aux com­mandes et aux fonds pu­blics de l’après-guerre ? La Com­pa­gnie gé­né­rale d’élec­tri­ci­té est de­ve­nue Al­ca­tel-Al­sthom et puis… rien. De­man­dez aux sa­la­riés de ces der­nières usines sou­mises au bon vou­loir de Ge­ne­ral Elec­tric ou de No­kia ! La re­cherche du mot « PUK » sur Google abou­tit à l’ob­ten­tion du code de dé­blo­cage des cartes SIM et cer­tai­ne­ment pas à la com­pa­gnie dont il consti­tua les cé­lèbres ini­tiales : Pe­chi­ney-Ugi­neKuhl­mann.

Du plan cal­cul res­te­ra le sou­ve­nir cui­sant des am­bi­tions in­for­ma­tiques gaul­liennes. L’élan in­dus­triel pour des or­di­na­teurs fran­çais tour­ne­ra court, mais l’éco­sys­tème ain­si créé contri­bue­ra à l’éclo­sion de toute une flot­tille de so­cié­tés de ser­vices de­ve­nues des grands mon­diaux, Cap­ge­mi­ni, Atos, So­pra, Al­tran, etc. « La France a pas­sé son temps à se rê­ver en grande puis­sance in­dus­trielle, mais ses plus grandes réus­sites ne sont pas là », re­marque Elie Co­hen, évo­quant aus­si Das­sault Sys­tèmes, Veo­lia, AXA.

L’in­dus­trie se trou­ve­ra quand même des cham­pions, To­tal et le pé­trole, Airbus et la dé­fense avec Das­sault, Sa­fran, Thales. Mé­rieux réus­sit une per­cée ex­cep­tion­nelle dans les vac­cins, réus­site mar­quante des liens entre la re­cherche et l’in­dus­trie. Fa­milles, je vous aime ? Les belles his­toires du siècle, plus du­rables, moins truf­fées d’ins­pec­teurs des fi­nances, on les trou­ve­ra plu­tôt du cô­té des en­tre­prises fa­mi­liales. N’est-ce pas l’une d’entre elles, les Ser­van-Schrei­ber, qui fon­da « Les Echos » ?

An­ti­ci­pa­tion et pru­dence

Tout au long du XXe siècle, elles s’adaptent à la tech­nique – l’in­ven­tion de la tein­ture pour che­veux, l’au­to­mo­bile, l’élec­tro­nique –, aux grands mou­ve­ments de so­cié­té – le tra­vail des femmes, la grande dis­tri­bu­tion –, à la mon­dia­li­sa­tion. Elles an­ti­cipent, sont pru­dentes, on l’est tou­jours da­van­tage lors­qu’on en­gage ses propres fonds.

Au dé­part, en 1847, le pre­mier des Thuasne ven­dait des ru­bans à cha­peau, son pe­tit-fils, en 1914, a four­ni les bandes mol­le­tières de l’ar­mée fran­çaise. Les tex­tiles du Sté­pha­nois de­viennent de plus en plus tech­niques, la cin­quième gé­né­ra­tion au­jourd’hui au pou­voir conçoit des pro­thèses mam­maires, des se­melles connec­tées pour dia­bé­tiques. Les frères Mi­che­lin ont com­men­cé en 1886 en fa­bri­quant des cour­roies de freins pour char­rettes. De­puis, on les trouve dans tout ce qui roule avec de l’air de­dans. En 1946, leurs suc­ces­seurs in­ventent le pneu ra­dial. Les Trente Glo­rieuses se­ront aus­si les leurs, celles de l’au­to­mo­bile de Re­nault, de Peu­geot, et de leurs équi­pe­men­tiers Plas­tic Om­nium, Va­leo, Fau­re­cia. Au XIXe, les char­rettes à bras des Bu­relle ra­mas­saient les im­mon­dices de la ville de Lyon, Plas­tic Om­nium de­vien­dra le roi des pou­belles en plas­tique puis, au­jourd’hui, des pare-chocs et autres équi­pe­ments au­to.

La France nu­mé­rique man­que­ra de ces « ga­rages » qui ont don­né Apple ou Texas Ins­tru­ments. Au moins au­ra-t-elle eu la cui­sine dans la­quelle, en 1909, Eu­gène Schuel­ler concoc­ta la pre­mière tein­ture « in­of­fen­sive » pour les che­veux, alors que, jusque-là, celles-ci conte­naient du plomb. Et quand le gé­nie du che­veu ren­contre ce­lui de la pub, Mar­cel Bleu­stein-Blan­chet, ce­la donne « Dop, Dop Dop » ! Pu­bli­cis, L’Oréal, deux pé­pites tri­co­lores, qua­si ju­melles des « Echos » (Pu­bli­cis naît en 1926). Au dé­but des an­nées 1960, les Fran­çais ont des voi­tures, les femmes tra­vaillent, ils vont faire leurs courses dans les hy­per­mar­chés, ces temples de la gon­dole pen­sés par les fa­milles Def­fo­rey, Gui­chard, Mul­liez : Car­re­four, Ca­si­no, Au­chan…

Des dy­nas­ties se créent, leurs four­nis­seurs s’or­ga­nisent. Da­none prend la vague. Des char­cu­tiers de vil­lage plus en­tre­pre­nants que les autres pensent à mettre leurs pro­duits sous vide pour les pro­po­ser dans ces nou­velles zones de cha­lan­dise. Ce­la don­ne­ra des groupes pros­pères : Fleu­ry Mi­chon, So­de­bo, gros pour­voyeurs d’em­plois ré­gio­naux. So­dexo va com­men­cer par ser­vir des plats chauds dans les can­tines. Les Trente Glo­rieuses se­ront aus­si celles des grands travaux, du lo­ge­ment, Bouygues y bâ­tit un em­pire. D’autres au­ront le gé­nie de la re­com­po­si­tion, comme Sa­no­fi, qui rem­plit son ar­moire à pharmacie de la­bo­ra­toires, To­tal qui avale Elf et Fi­na ou Vin­ci, bâ­ti par l’agré­ga­tion de cen­taines d’en­tre­prises à par­tir de So­cié­té Gé­né­rale d’En­tre­prises (SGE), née en 1889. « Ve­ni, vi­di, vin­ci. » C’est aus­si ce que pour­rait dire Ber­nard Ar­nault. En ex­tra­yant de la mai­son Bous­sac, sym­bole de l’an­cien monde, Dior, sa pé­pite, puis en agré­geant au­tour d’elle les plus grandes marques de luxe, il va créer le nu­mé­ro un du luxe du monde nou­veau.

Que de­vien­dront nos en­tre­prises à l’heure où elles s’ef­facent de­vant des plates-formes dés­in­car­nées ?

Ce­lui-là n’a plus de fron­tières, ouvre bou­tique à Pé­kin comme à Jo­han­nes­burg. Jacques Saa­dé surfe, lui aus­si, sur cette vague-là. Par­ti d’un ba­teau en 1978, son groupe CMA CGM est un géant du com­merce mon­dial, toutes les trois heures, un de ses na­vires fait es­cale à Shan­ghai. De la mon­dia­li­sa­tion, grands groupes et en­tre­prises de taille in­ter­mé­diaire ont fait leur quo­ti­dien. Leur dé­fi au­jourd’hui, c’est le nu­mé­rique.

Que de­vien­dront nos en­tre­prises à l’heure où elles s’ef­facent de­vant des plates-formes dés­in­car­nées ? Il ne fau­dra sans doute pas at­tendre 110 ans pour le sa­voir. ■

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.